07.05.2007
Réveil
Au moment où notre nouveau président, encore qu’il ne sera investi que le 16 mai – Américains, nous aurions gagné un délai (de grâce) supplémentaire –, au moment où, donc, notre président s’apprête à faire retraite à Malte, et si l’on en croit le mot employé, de manière beaucoup trop catholique à notre goût pour un homme qui annonce vouloir rassembler tous les Français, il est temps de briser notre vœu de silence. Comme le monde a changé en deux mois !, en apparence seulement ? Souhaitons que l’enseignement de l’histoire des Annales triomphe de l’influence que notre nouveau président prétend avoir sur le cours de notre histoire. Ecume des grands hommes, marées des hommes. Souhaitons. Sans quoi, les temps seront durs. Ce n’est pourtant nullement le propos de ce blog que de jouer pathétiquement le rôle d’une chambre de résonnance, bien qu’à aucun moment non plus, tout bégonisé que je puisse être, je n’ai donné crédit à l’illusion d’une activité retirée du monde. Le monde, que l’on me permette cette lapalissade, est toujours là, sous vos doigts, comme dans le refus de voter, malgré soi. Il ne s’agit tout au plus ici que d’une respiration. Parenthèse de verdure si l’on veut. Une respiration qui, désormais, aura des accents cacochymes : défaut de solidarité, défaut de sérénité, défaut d’espoir déguisés à grandes eaux (et orgues) sous les appels d’une rupture qui par trop d’aspects a tout d’un strict retour en arrière. La mondialisation a bon dos.
Il était temps, pourrait-on me faire remarquer. Une rupture, ici-même, n’aurait rien de scandaleux. La France qui se lève tôt n’écrit pas seulement tôt ses post, elle les écrit également par dizaines. La France qui gagne, etc. Je m’incline. Une victoire démocratique n’a pas à être écartée d’un revers de main : j’écrirai plus et plus tôt. Ainsi soit-il.
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28.02.2007
En passant
En ce moment, il est plus tentant de s’intéresser aux humeurs politiques des uns et des autres qu’à des bégonias, à des cadavres passablement refroidis, à des collègues, eux-mêmes refroidis, encore que pour des raisons plus platement métaphoriques, à des orgelets, à des ulcères, au vague à l’âme. Non, d’ailleurs que l’humeur en question soit fertile. Elle ne l’est pas ou alors par la bande – selon cette manie bien établie désormais de s’intéresser à ce qui n’est pas dit faute, légitimement, de pouvoir s’intéresser à ce qui est dit, en l’occurrence, pas grand-chose (en tout cas pas grand-chose de mémorable).
Car il est vrai que l’on parle. On parle. Il y a bien sûr la parole portée par nos candidats, leurs chantres, porte-paroles, aficionados officiels, etc., il y a surtout le bruit que vous et moi favorisons en échangeant quelques arguments sur le grand sujet qui tiendra la France en haleine pendant encore deux mois. Je ne me moque pas. Moi-même, ne me contentant pas d’écouter les uns et les autres, je ne me prive pas de dire que telle conception du monde (mais une telle notion n’est-elle pas, aussi boursouflée soit-elle sans que ce soit la raison de ce qui suit, déplacée dans le débat actuel ?) est préférable à telle autre. Seulement, il me faut bien écouter aussi mon bégonia. Et là, sans qu’aucun parti écologique n’ait jamais eu l’heur de me convaincre, je me retrouve comme tout propriétaire de plante, possession désirée ou non, propriétaire sourcilleux ou débonnaire possesseur, brutalement confronté à des questions de verdure (non de nature que l’on se rassure). Et, sans surprise, ce spectacle me ramène à plus de mesure. (Et certainement pas à quelque considération sur les émanations de gaz carbonique). Faisant pour une fois, abstraction de toutes les menaces que recèle cette forêt de feuilles malingres, m’en tenant au spectacle pour ainsi dire neutralisé d’une plante qui essaye de croître tout en refusant de s’en prévaloir par quelque poussée dûment mesurable, je me dis qu’il est bon aussi de se taire, non pas à jamais, de laisser passer les premiers bruits bruyants, insuffisants, immarcescibles, d’attendre le jour du vote. Tout alors sera dit. Et les millions de commentaires perdus sur la toile, bien qu’immortalisés par les possibilités de stockages actuelles, semble-t-il inextinguibles, n’en seront pas moins devenus dérisoires.
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30.01.2007
Voeux bégoniesques
Un mot d’encouragement, adressé à moi-même, mon plus fidèle lecteur, pour entamer cette nouvelle année. Les vœux, si mes souvenirs sont bons, peuvent être formulés jusqu’au dernier jour du mois de janvier.
Un mot obtenu de manière assez artificielle par le truchement d’Elisabeth Costello. Au gré de sa tournée commémorative, petite mort avant celle définitive, Elisabeth Costello, l’écrivain imaginée par Coetzee, abandonne derrière elle des considérations sur la littérature auxquelles, elle-même, a de plus en plus de mal à croire. La lassitude d’une croisière entre petit-bourgeois, l’ennui d’une salle emplie de professeurs de seconde zone, l’hôtel, l’aéroport, un singe kafkaïen en guise de compagnie, son fils, les derniers vestiges d’une vie de romans. Même pour ces derniers, l’éternité n’a, soudain, plus rien d’assuré.
« La Bristish Library ne va pas durer éternellement. Elle aussi va s’effriter et tomber en ruine, et ses livres tomberont en poussière sur les rayons. Et, de toute façon, bien avant cela, à mesure que l’acide ronge le papier, et qu’il faut faire de la place, les mauvais livres, les non-lus et les indésirables seront charriés vers un endroit ou un autre prévu à cet effet et jetés dans une fournaise, et toute trace en sera effacée du catalogue principal. Après quoi, ce sera comme s’ils n’avaient jamais existé. »
Les mauvais livres au pilon, soit. Heureusement, cette seconde mort, l’oubli après la désintégration physique, nourrit une vision grimaçante et réjouissante à la fois.
« Voilà qui constitue une alternative à la vision de la Bibliothèque de Babel, plus troublante à mes yeux que la vision de Jorge Luis Borges. Non pas une bibliothèque dans laquelle coexistent tous les livres concevables, passés, présents et futurs, mais une bibliothèque de laquelle seraient absents des livres réellement conçus, écrits et publiés, absents même de la mémoire des bibliothécaires. »
Entre le dictionnaire qui porte en lui tous les livres d’une époque, état toujours pour partie révolu, car telle est la fatalité du dictionnaire, enregistrer les usages lexicaux dans une espèce de course perdue d’avance, et les résultats le plus souvent non avenus du malheureux qui a puisé dans ces innombrables virtualités la matière d’un écrit, il n’est guère de raison d’écrire. La mort par l’oubli, l’effacement par l’acide : « Nous ne pouvons pas plus compter sur la British Library ou la Bibliothèque du Congrès que sur la réputation elle-même pour nous sauver de l’oubli. »
L’oubli, même pour un matérialiste bon teint, a quelque chose d’insupportable. L’immortalité que l’on refuse aux illusions divines, la gloire nous la refuserait en retour. La peur de l’oubli, c’est un peu l’écho de superstitions imparfaitement enfouies chez un positiviste évitant une échelle.
Il est vrai que mon œuvre végétale, personne non plus ne s’en souviendra. Un jour viendra où le pourrissement effacera sa triste physionomie, ce sera le début d’un nouveau cycle. Le bégonia ne se sait pas condamné à l’oubli, encore qu’il soit spécial ; n’étant moi-même pas spécial, je ne le sauverai pas non plus de l’oubli. Sa condamnation porte donc les germes de la mienne, quelques traces bientôt effacées, évidence qui ne demandait pas la lecture de Coetzee, on s’en doute. Il y a longtemps que j’ai choisi la sérénité des modes d’emploi aux désillusions du vélin – sans compter que celui-ci, de toute évidence, se serait toujours refusé à moi, ajoutant à la frustration de l’écrivaillon, l’impossibilité de se savoir mortel parmi les immortels.
Il reste qu’il n’est pas exactement pareil d’être oublié rapidement ou d’être lentement digéré, même si à l’échelle d’un temps géologique, simple hypothèse, la différence est risible. D’être oublié de tous, tout de suite, à l’image d’Alfred, ou de l’être imperceptiblement, comme les écrivains évoqués par Costello, dont les bibliothèques, elles-mêmes, sont incapables de garder la mémoire. Le second oubli est certainement plus accablant. Il a quelque chose de radical.
Peut-être Alfred voulait-il échapper à celui-ci, nous disant avec sa chute, qu’il préférait à l’ensevelissement progressif de son œuvre sous d’autres, innombrables et intarissables, l’oubli humble, l’oubli modeste d’une mort sèche, si l’on peut dire. En un sens, ce que le romantisme y perd nourrit d’autant une sérénité quotidienne dépourvue d’ambition mais pas d’accalmie. Le mieux encore, et c’est ce qui me redonne de l’ardeur, est de pouvoir continuer d’écrire en se sachant, malgré tout, destiné à un oubli rapide et indolore. On se sent débarrassé de tout poids, celui-là même qui, sans doute, entraîna trop vite Alfred Maznec, vers le sol. On se sent léger, frissonnant, semblable à ces feuilles à la fois frêles et sévères qui s’agitent en ma direction au moindre courant d’air.
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31.12.2006
Bilan
Je suis malade, nous sommes le 31 décembre, tout va bien - tout est bien qui finit bien. L'année écoulée s'apprête à se refermer sur elle-même, la parenthèse 2006 attend d'être close, cette année ouverte par l'irruption d'un bégonia va connaître son dénouement, doucement, sans vocifération particulière, au lit, avec un rhume, tandis qu'au loin retentiront les cris annonçant la nouvelle année, n+1 - au revoir bégonia. Il est tentant, en effet, de mettre un terme à cette collaboration, à cette collocation de fortune. D'autant qu'une parenthèse, n'est-ce pas tout ce qu'aura représenté ce bégonia dans ma vie ? Qu'a t-il, au fond, modifié ?
Faire le point - selon l'immémorial conseil, socrato-panurgique - d'autant plus impératif que l'on ne sait guère de quel point il s'agit, quel point il faut scruter. Un point de côté ? Un pixel biologique - la cellule ? Un point abstrait : moi, toi. Un point mémoriel : je croyais à ça, entre temps je suis devenu un vieux con : que s'est-il donc passé ? Faire le point, pour quoi faire ? Le mot embarrasse ; mieux vaut parler de bilan, alors. Faire un bilan. Quelle expression atroce ! Me voilà réduit à un ensemble de chiffres livrés en pâture à une horde de comptables. Et pourtant ! Un an s'est écoulé. Un an depuis lequel le bégonia a échu chez moi. Que s'est-il passé pendant cette période ? Pas grand chose. Alfred est mort, le bégonia n'a pas poussé, il n'a pas non plus fleuri. Il n'a pas même rempli son office. Quel office ? Celui, qu'après coup, j'ai espéré qu'il remplirait : modifier imperceptiblement mon quotidien, si bien qu'il devienne profitable d'en noter les transformations. Cela n'a pas été le cas. En un sens, il a permis au diariste de dégorger le trop plein de souvenirs, mais ces souvenirs, à en croire le rythme de leur publication, n'étaient pas si nombreux ou pas si importants. J'ai été un diariste accompli, un diariste qui n'avait pas grand chose à dire - à défaut d'en avoir à faire, car, selon une loi bien connue et, somme toute, logique, plus un diariste écrit, moins il agit ou pour le dire autrement, plus un diariste a à écrire, moins il a le temps de s'agiter. Ici, que l'on ne se méprenne pas, on peut, j'en suis la preuve, ne rien faire ni écrire.
On peut aussi bien voir la chose sous un angle différent et suspecter que les belles envolées dont j'ai privé ces pages, bien que rendues possibles par cette intrusion, se seront finalement taries à cause d'elle. Mais, n'est-ce pas là, trop reprocher à un bégonia qui ne demandait qu'un peu d'eau et d'oxygène si bien, d'ailleurs, qu'il n'est pas absurde de se demander si le résultat n'eût pas été le même si en lieu et place du bégonia, il m'avait été offert une imitation artificielle, aux chairs plastifiés, aux colorations de feutre, aux formes découpées par les ciseaux d’un enfant triste ?
Je remarque également que plus le terme s'approchait, ce point que je fixais, en ignorant qu'il s'agissait en réalité d'une date, moins j'écrivais. J’aurais dû me douter que mon obsession de la symétrie exigeait que le dernier mot intervienne le dernier jour de l'année où le premier mot fut couché. Ce qui expliquait ce tarissement des angoissés : la peur de finir.
Un cycle s'achève. Un autre commence. Et toujours l'illusion de pouvoir recommencer à zéro. Seulement, cette année, il en ira autrement. Parce que les illusions ne sont utiles que quand elles sont efficaces, et celle-ci ne masque plus rien ; et, surtout, parce qu'il n'y pas eu de vainqueur. Nous sommes tous deux toujours debout, à nous regarder par-dessous, à faire semblant de nous ignorer, à scruter la moindre de nos respirations. Je ne ris pas. Je ne divague pas. Le bégonia le sait, lui. Dès le premier jour, un combat à mort s'est engagé entre nous. J'ai mis un peu de temps à le comprendre. Or, on ne décrète pas comme ça la fin d'un combat. Et ce ne sont certainement pas quelques milliards d'individus décomptant en chœur la fin programmée d'une année qui me feront changer d'avis. Nous sommes là, tous les deux bien vivants, chacun à sa manière. Il n'appartient qu'à un seul être de nous départager : Alfred Maznec. En attendant, la lutte continue.
J'appartiens à une espèce en voie de surpopulation : l'anonyme dont un vague vague à l’âme donne à ses journées une consistance floconneuse. Mais moi, j'ai pour moi un voisin mort et un bégonia en pleine forme. L'année 2007 s’annonce échevelée.
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15.10.2006
Gaz carbonique
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19.09.2006
Crème antirides aux extraits de bégonia
C’est très ennuyeux les peaux sèches quand on vient à mourir. Après quelques jours de ce régime funeste, privées de soleil et de compléments vitaminés, elles tombent sans espoir d’être remplacées. Il aurait fallu que je le mette en garde et que dans le même temps je le rassure. Il s’agissait rien moins que d’un remède miracle, le dernier-né des bureaux de marketing de L’Oréal, aux vertus apaisantes autant qu’amaigrissantes (encore que dans son cas, la surcharge pondérale ne risquait plus d’être un problème – il y a un certain nombre d’avantages à devenir cadavérique, on l’oublie trop souvent), vertus démontrées scientifiquement, eh oui chère madame. Je lui expliquerais comme je l’avais fait à l’attention de clientes (et désormais de clients) qui le valaient bien, comment l’utiliser, quels bénéfices ils en tireraient (bien qu’il était douteux que l’on puisse en tirer un quelconque bénéfice), quelles précautions prendre, point en réalité beaucoup plus important car il n’était pas douteux qu’en contre partie d’un bénéfice imaginaire, des dommages, bien réels, eux, en cas d’une mauvaise utilisation, puissent être occasionnés. Ce qui valait souvent des conseils tels que : pressez délicatement le tube pour extraire une certaine quantité de crème, ni trop, ni trop peu, recueillez la crème dans le creux de vos mains, étalez la sur la partie du corps que vous désirez hydrater, massez jusqu’à son absorption complète en prenant soin de ne jamais perdre de vue que la cornée ne doit pas être confondue avec de la peau. Contemplez le résultat. Je brode : vous sentez la fraîcheur, l’hydratation, le bien-être (au choix, l’important est le verbe qui suit) qui se propage partout dans votre corps, sur votre peau, quelque part dans le cosmos (au choix) ?
Je regarde le visage des passagers, pressés les uns contre les autres : où étaient-ils, ces gens si pressés de rejoindre leur lieu de travail quand on portait sa dépouille en terre ? Il n’y a pas à dire, tout le monde se fout d’Alfred Maznec, malgré ce que sa femme affirme selon quoi il aurait laissé une œuvre, sa femme dont il me reste, à moi, les derniers soubresauts de parfums qu’elle abandonnait avec grâce le jour de l’enterrement. Partie pour une autre vie, elle l’avait laissé à son grand œuvre, il avait continuait de travailler, sans que personne ne réussisse à se représenter la forme de son travail. Tout le monde s’en fout, Alfred. Non seulement, le monde avait ignoré sa mort, mais il ignorerait son œuvre. Comment pourrait-il en être autrement ? Rien. N’avait-il tout simplement rien à écrire, avait-il rapidement pris conscience que ce qu’il écrivait n’avait pas grande valeur et après avoir effacé toute trace de ses tentatives, il avait préféré cette posture à la recherche d'une autre vie. A moins qu’il se fût rêvé en Joseph Joubert ; il n’avait pas rencontré Chateaubriand mais un rédacteur de modes d’emploi. On a l’époque que l’on mérite.
Je ne connaissais pas Joseph Joubert jusqu’à peu, pas même un souvenir d’école presque effacé. Une recherche rapide m’apprend qu’il n’a jamais rien publié si ce n’est quelques articles. Et qu’il faudra que des amis proches publient ses carnets et sa correspondance ainsi qu’un hommage de Chateaubriand pour que son nom connaisse une relative postérité. Seulement, Maznec, à première vue, avait tout détruit, si tant est qu’il n’eût jamais écrit quoi que ce soit. Ce qui n’était pas assuré. Pouvait-on le considérer comme un nouveau Frenhofer, dont l’art est si prodigieusement en avance qu’il en est (banalement) invisible. Et devant les ricanements de Poussin, l’artiste de brûler son œuvre maîtresse (et maîtresse tout court) et lui avec. Frenhofer… Mais lui, au moins, avant de faire disparaître son œuvre l’avait-il peinte.
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14.09.2006
Des angelots bouffis
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13.09.2006
Le bégonia qui se rêvait palmier
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12.09.2006
Oraison
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05.08.2006
Memento mori
J'avais posé mon mardi, un chaud mardi de saison, pour me rendre à Montrouge. J'avais péniblement obtenu de madame Certeau, la concierge, l'heure et l'endroit de la cérémonie, malgré l'espèce de bouilli d'enfant qui emplit sa bouche et rend compliquée la moindre conversation.
Le personnel des pompes funèbres était plus nombreux que l'assemblée que formait le choeur, dont moi quelques pas en retrait. Cinq à quatre.
Je n'avais pas voulu arriver en avance, cependant que j'imaginais qu'il n'y aurait pas foule, aussi, parce que je craignais que la cérémonie finisse aussitôt commencée, j'étais venu en avance mais à bonne distance, décidé à me joindre au petit groupe quelques instants avant la mise en terre. Je ne savais pas non plus à qui présenter mes condoléances, un instant, je me fis d'ailleurs la réflexion qu'eux-mêmes, mystérieusement renseignés, risqueraient de m'en présenter, ce qui ne laissa pas de m'inquiéter. Il était d'autant plus difficile de choisir parmi les trois personnes penchées au-dessus de la fosse attendant d'être comblée celle à qui adresser quelques mots qu'aucune n'avait pris le dessus, réflexion étrange me dis-je qui transformait cette femme et ces deux hommes immobiles en des sportifs de haut niveau, aucun des trois corps ne se distinguant par des convulsions remarquablement appuyées, aucun ne s'étant porté en tête en signe de préséance dans la douleur. L'opération, car c'en était une, se déroulait dans la plus grande dignité. Ce qui rendait le choix encore un peu plus compliqué, c'était la possibilité que ce fût glissé parmi eux, quelque âme en peine, habituée des cimetières, qui après une salutation rapide à un proche, continue d'errer parmi les morts en espérant le meilleur pour celui qui les a quittés, en espérant qu'il entende cette litanie chaque semaine renouvelée, ou tout simplement en quête d'un peu d'air en ces journées de grandes chaleur, ce qui expliquait d'ailleurs que la dépouille d'Alfred Maznec eût été si vite enterré.
Je remonte la rue Froidevaux. Je me souviens nettement des moellons qui donnent au cimetière Montparnasse l'aspect triste d'un lieu à l'abandon, les moellons qu'alors en ce mois de décembre, longeant ce mur interminable que la rue Victor Schoelcher interrompt brutalement, je n'apercevais pas, contrairement à toutes les fois, avant ou après ce merveilleux mois de décembre, où j'avais dû, à contre coeur, emprunter cette rue. Ils ne servaient à rien , les moellons, ce jour-là, le mur lui même, pourtant si monotone, si grisâtre, si épais, si haut, ne servait à rien, car rien en cette fin d'après-midi n'aurait pu détourner mon regard, aucune voix s'échappant de ce cimetière avec assez de désespoir ou d'amour pour traverser le mur, percer les moellons, aucune Eurydice d'aucune tombe n'eut crié assez fort pour me ralentir, pour m'immobiliser, pour obtenir que je me retourne, insensible, indifférent et amoureux.
Je marche vers la place Denfert-Rochereau, porté par le vent et le froid, je marche avec légèreté, avec la légèreté qu'insuffle le froid, car je l'ai complètement oubliée, j'ai oublié qu'elle m'attend, je longe le mur sans un regard pour les moellons devenus lisses, tandis qu'Alfred Maznec, lui, remonte la rue Blomet, en direction, justement, de la rue de la Convention, où, si la neige ne tombait pas, si les moyens de transport n'étaient pas à l'arrêt, je me rendrais moi aussi, puisque c'est au croisement de ces deux rues, la rue Blomet et la rue de la Convention que nous habitons, elle et moi, moi chez elle. Mais la neige, le froid, les grèves sont venus tout bouleverser. Désormais, je n'ai plus de raison de me rendre rue de la Convention. Je me dirige vers la place Denfert-Rochereau, et elle, qui n'oublie rien, qui ne peut réprimer ses larmes, le sait et m'y attend.
Alfred Maznec arrive chez lui, j'imagine. Que fait-il ? Il tourne en rond, un peu. Il s’assied et réfléchit à ce qu’il a fait de sa journée. Pas grand-chose. Cette grève qui fait la une des quotidiens, il commence à s'en désintéresser. Ca n’a pas toujours été le cas.
Entre moi et Alfred Maznec, tout n'aura été qu'une histoire de cimetière. Je ne le connais pas, c'est pourtant une certitude.
Je rentre dans le cimetière Montrouge, je me dis qu'Alfred Maznec n'y sera pas mal. Perdu au milieu de ces tombes, un peu à l'écart de la grande ville, il y sera à sa place. Encore faut-il trouver cette tombe dans laquelle il desséchera agréablement. Très lentement, aux quatre coins du cimetière, des gens agitent leur tête et leur bouche silencieusement, donnant chacun l'impression d'avoir un jour fréquenté Alfred Maznec. Finalement, un gardien m'indique un regroupement. Je m'approche, lentement, le bégonia dans les bras. Les employés s'affairent au tour du cercueil, quelques mots ont peut-être été prononcés. On me regarde avec indifférence, je m'approche encore de quelques mètres. Je veux voir la tombe être avalée.
Pour excuser ma présence parmi eux, les mains encombrées par le bégonia, ayant renoncé à m'adresser à une personne en particulier, pour expliquer cette intrusion, je lance à la cantonade au moment même où la tombe commence sa descente invitant chacun au recueillement, qu'Alfred dont j'ai si longtemps été le voisin aimait beaucoup les bégonias et qu'il serait sans doute ravi, si toutefois, il peut être ravi par quoique ce soit après l'extinction de ses fonctions vitales - je raye ce passage -, qu'il verrait sûrement dans ce bégonia déposé sur sa tombe, un salut discret et chaleureux, même si l'aspect maladif, pour ne pas dire mortifère du bégonia, pensais-je, en proie à une sorte d'étourdissement provoquée par l'impression qu'entre chaque mot prononcé le temps s'immobilisait, devait faire l'effet inverse, tout déplumé, sans touche de couleur autre que la sanie blanche et corrosive que le sien arborait aux mêmes endroits que le mien. L'assemblée, qui en réalité ne prêtait qu'une attention polie à mon charabia, devait jugeait maladroit de saluer la mémoire d'Alfred Maznec au moyen d'une plante qui puait la mort. (Quelqu'un n'ayant vraiment rien d'autre à faire aurait pu y voir un memento mori floral, surgi trop tard). A moins, me dis-je, car décidément, il n'était plus possible d'empêcher ma cervelle de tourner à vide, qu'ils trouvent au contraire ce geste très naturel, car personne n'avait jamais réussi à vraiment le cerner, si calme, si discret, si solitaire, qui sait ce qui lui passait par la tête, pas de nouvelles depuis si longtemps, rien. J'ai attendu que l'opération s'achève, je me suis approché de la tombe, flambant neuve, et alors que je déposais le bégonia, la femme s'est approchée de moi : Alfred était mon mari, nous avions beau ne plus être ensemble depuis longtemps, je ne lui connaissais pas de passion particulière pour les fleurs.
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