07.05.2007

Réveil

Au moment où notre nouveau président, encore qu’il ne sera investi que le 16 mai – Américains, nous aurions gagné un délai (de grâce) supplémentaire –, au moment où, donc, notre président s’apprête à faire retraite à Malte, et si l’on en croit le mot employé, de manière beaucoup trop catholique à notre goût pour un homme qui annonce vouloir rassembler tous les Français, il est temps de briser notre vœu de silence. Comme le monde a changé en deux mois !, en apparence seulement ? Souhaitons que l’enseignement de l’histoire des Annales triomphe de l’influence que notre nouveau président prétend avoir sur le cours de notre histoire. Ecume des grands hommes, marées des hommes. Souhaitons. Sans quoi, les temps seront durs. Ce n’est pourtant nullement le propos de ce blog que de jouer pathétiquement le rôle d’une chambre de résonnance, bien qu’à aucun moment non plus, tout bégonisé que je puisse être, je n’ai donné crédit à l’illusion d’une activité retirée du monde. Le monde, que l’on me permette cette lapalissade, est toujours là, sous vos doigts, comme dans le refus de voter, malgré soi. Il ne s’agit tout au plus ici que d’une respiration. Parenthèse de verdure si l’on veut. Une respiration qui, désormais, aura des accents cacochymes : défaut de solidarité, défaut de sérénité, défaut d’espoir déguisés à grandes eaux (et orgues) sous les appels d’une rupture qui par trop d’aspects a tout d’un strict retour en arrière. La mondialisation a bon dos.

Il était temps, pourrait-on me faire remarquer. Une rupture, ici-même, n’aurait rien de scandaleux. La France qui se lève tôt n’écrit pas seulement tôt ses post, elle les écrit également par dizaines. La France qui gagne, etc. Je m’incline. Une victoire démocratique n’a pas à être écartée d’un revers de main : j’écrirai plus et plus tôt. Ainsi soit-il.

28.02.2007

En passant

En ce moment, il est plus tentant de s’intéresser aux humeurs politiques des uns et des autres qu’à des bégonias, à des cadavres passablement refroidis, à des collègues, eux-mêmes refroidis, encore que pour des raisons plus platement métaphoriques, à des orgelets, à des ulcères, au vague à l’âme.  Non, d’ailleurs que l’humeur en question soit fertile. Elle ne l’est pas ou alors par la bande – selon cette manie bien établie désormais de s’intéresser à ce qui n’est pas dit faute, légitimement, de pouvoir s’intéresser à ce qui est dit, en l’occurrence, pas grand-chose (en tout cas pas grand-chose de mémorable).

Car il est vrai que l’on parle. On parle. Il y a bien sûr la parole portée par nos candidats, leurs chantres, porte-paroles, aficionados officiels, etc., il y a surtout le bruit que vous et moi favorisons en échangeant quelques arguments sur le grand sujet qui tiendra la France en haleine pendant encore deux mois. Je ne me moque pas. Moi-même, ne me contentant pas d’écouter les uns et les autres, je ne me prive pas de dire que telle conception du monde (mais une telle notion n’est-elle pas, aussi boursouflée soit-elle sans que ce soit la raison de ce qui suit, déplacée dans le débat actuel ?) est préférable à telle autre. Seulement, il me faut bien écouter aussi mon bégonia. Et là, sans qu’aucun parti écologique n’ait jamais eu l’heur de me convaincre, je me retrouve comme tout propriétaire de plante, possession désirée ou non, propriétaire sourcilleux ou débonnaire possesseur, brutalement confronté à des questions de verdure (non de nature que l’on se rassure). Et, sans surprise, ce spectacle me ramène à plus de mesure. (Et certainement pas à quelque considération sur les émanations de gaz carbonique). Faisant pour une fois, abstraction de toutes les menaces que recèle cette forêt de feuilles malingres, m’en tenant au spectacle pour ainsi dire neutralisé d’une plante qui essaye de croître tout en refusant de s’en prévaloir par quelque poussée dûment mesurable, je me dis qu’il est bon aussi de se taire, non pas à jamais, de laisser passer les premiers bruits bruyants, insuffisants, immarcescibles, d’attendre le jour du vote. Tout alors sera dit. Et les millions de commentaires perdus sur la toile, bien qu’immortalisés par les possibilités de stockages actuelles, semble-t-il inextinguibles, n’en seront pas moins devenus dérisoires.  

30.01.2007

Voeux bégoniesques

Un mot d’encouragement, adressé à moi-même, mon plus fidèle lecteur, pour entamer cette nouvelle année. Les vœux, si mes souvenirs sont bons, peuvent être formulés jusqu’au dernier jour du mois de janvier.

Un mot obtenu de manière assez artificielle par le truchement d’Elisabeth Costello. Au gré de sa tournée commémorative, petite mort avant celle définitive, Elisabeth Costello, l’écrivain imaginée par Coetzee, abandonne derrière elle des considérations sur la littérature auxquelles, elle-même, a de plus en plus de mal à croire. La lassitude d’une croisière entre petit-bourgeois, l’ennui d’une salle emplie de professeurs de seconde zone, l’hôtel, l’aéroport, un singe kafkaïen en guise de compagnie, son fils, les derniers vestiges d’une vie de romans. Même pour ces derniers, l’éternité n’a, soudain, plus rien d’assuré.

 « La Bristish Library ne va pas durer éternellement. Elle aussi va s’effriter et tomber en ruine, et ses livres tomberont en poussière sur les rayons. Et, de toute façon, bien avant cela, à mesure que l’acide ronge le papier, et qu’il faut faire de la place, les mauvais livres, les non-lus et les indésirables seront charriés vers un endroit ou un autre prévu à cet effet et jetés dans une fournaise, et toute trace en sera effacée du catalogue principal. Après quoi, ce sera comme s’ils n’avaient jamais existé. »

Les mauvais livres au pilon, soit. Heureusement, cette seconde mort, l’oubli après la désintégration physique, nourrit une vision grimaçante et réjouissante à la fois.

 « Voilà qui constitue une alternative à la vision de la Bibliothèque de Babel, plus troublante à mes yeux que la vision de Jorge Luis Borges. Non pas une bibliothèque dans laquelle coexistent tous les livres concevables, passés, présents et futurs, mais une bibliothèque de laquelle seraient absents des livres réellement conçus, écrits et publiés, absents même de la mémoire des bibliothécaires. »

Entre le dictionnaire qui porte en lui tous les livres d’une époque, état toujours pour partie révolu, car telle est la fatalité du dictionnaire, enregistrer les usages lexicaux dans une espèce de course perdue d’avance, et les résultats le plus souvent non avenus du malheureux qui a puisé dans ces innombrables virtualités la matière d’un écrit, il n’est guère de raison d’écrire. La mort par l’oubli, l’effacement par l’acide : « Nous ne pouvons pas plus compter sur la British Library ou la Bibliothèque du Congrès que sur la réputation elle-même pour nous sauver de l’oubli. »

L’oubli, même pour un matérialiste bon teint, a quelque chose d’insupportable. L’immortalité que l’on refuse aux illusions divines, la gloire nous la refuserait en retour. La peur de l’oubli, c’est un peu l’écho de superstitions imparfaitement enfouies chez un positiviste évitant une échelle.

Il est vrai que mon œuvre végétale, personne non plus ne s’en souviendra. Un jour viendra où le pourrissement effacera sa triste physionomie, ce sera le début d’un nouveau cycle. Le bégonia ne se sait pas condamné à l’oubli, encore qu’il soit spécial ; n’étant moi-même pas spécial, je ne le sauverai pas non plus de l’oubli. Sa condamnation porte donc les germes de la mienne, quelques traces bientôt effacées, évidence qui ne demandait pas la lecture de Coetzee, on s’en doute. Il y a longtemps que j’ai choisi la sérénité des modes d’emploi aux désillusions du vélin – sans compter que celui-ci, de toute évidence, se serait toujours refusé à moi, ajoutant à la frustration de l’écrivaillon, l’impossibilité de se savoir mortel parmi les immortels.

Il reste qu’il n’est pas exactement pareil d’être oublié rapidement ou d’être lentement digéré, même si à l’échelle d’un temps géologique, simple hypothèse, la différence est risible. D’être oublié de tous, tout de suite, à l’image d’Alfred, ou de l’être imperceptiblement, comme les écrivains évoqués par Costello, dont les bibliothèques, elles-mêmes, sont incapables de garder  la mémoire. Le second oubli est certainement plus accablant. Il a quelque chose de radical.

Peut-être Alfred voulait-il échapper à celui-ci, nous disant avec sa chute, qu’il préférait à l’ensevelissement progressif de son œuvre sous d’autres, innombrables et  intarissables, l’oubli humble, l’oubli modeste d’une mort sèche, si l’on peut dire. En un sens, ce que le romantisme y perd nourrit d’autant une sérénité quotidienne dépourvue d’ambition mais pas d’accalmie. Le mieux encore, et c’est ce qui me redonne de l’ardeur, est de pouvoir continuer d’écrire en se sachant, malgré tout, destiné à un oubli rapide et indolore. On se sent débarrassé de tout poids, celui-là même qui, sans doute, entraîna trop vite Alfred Maznec, vers le sol. On se sent léger, frissonnant, semblable à ces feuilles à la fois frêles et sévères qui s’agitent en ma direction au moindre courant d’air.

31.12.2006

Bilan

Je suis malade, nous sommes le 31 décembre, tout va bien - tout est bien qui finit bien. L'année écoulée s'apprête à se refermer sur elle-même, la parenthèse 2006 attend d'être close, cette année ouverte par l'irruption d'un bégonia va connaître son dénouement, doucement, sans vocifération particulière, au lit, avec un rhume, tandis qu'au loin retentiront les cris annonçant la nouvelle année, n+1 - au revoir bégonia. Il est tentant, en effet, de mettre un terme à cette collaboration, à cette collocation de fortune. D'autant qu'une parenthèse, n'est-ce pas tout ce qu'aura représenté ce bégonia dans ma vie ? Qu'a t-il, au fond, modifié ?

 Faire le point - selon l'immémorial conseil, socrato-panurgique - d'autant plus impératif que l'on ne sait guère de quel point il s'agit, quel point il faut scruter. Un point de côté ? Un pixel biologique - la cellule ? Un point abstrait : moi, toi. Un point mémoriel : je croyais à ça, entre temps je suis devenu un vieux con : que s'est-il donc passé ? Faire le point, pour quoi faire ? Le mot embarrasse ; mieux vaut parler de bilan, alors. Faire un bilan. Quelle expression atroce ! Me voilà réduit à un ensemble de chiffres livrés en pâture à une horde de comptables. Et pourtant ! Un an s'est écoulé. Un an depuis lequel le bégonia a échu chez moi. Que s'est-il passé pendant cette période ? Pas grand chose. Alfred est mort, le bégonia n'a pas poussé, il n'a pas non plus fleuri. Il n'a pas même rempli son office. Quel office ? Celui, qu'après coup, j'ai espéré qu'il remplirait : modifier imperceptiblement mon quotidien, si bien qu'il devienne profitable d'en noter les transformations. Cela n'a pas été le cas. En un sens, il a permis au diariste de dégorger le trop plein de souvenirs, mais ces souvenirs, à en croire le rythme de leur publication, n'étaient pas si nombreux ou pas si importants. J'ai été un diariste accompli, un diariste qui n'avait pas grand chose à dire - à défaut d'en avoir à faire, car, selon une loi bien connue et, somme toute, logique, plus un diariste écrit, moins il agit ou pour le dire autrement, plus un diariste a à écrire, moins il a le temps de s'agiter. Ici, que l'on ne se méprenne pas, on peut, j'en suis la preuve, ne rien faire ni écrire.

On peut aussi bien voir la chose sous un angle différent et suspecter que les belles envolées dont j'ai privé ces pages, bien que rendues possibles par cette intrusion, se seront finalement taries à cause d'elle. Mais, n'est-ce pas là, trop reprocher à un bégonia qui ne demandait qu'un peu d'eau et d'oxygène si bien, d'ailleurs, qu'il n'est pas absurde de se demander si le résultat n'eût pas été le même si en lieu et place du bégonia, il m'avait été offert une imitation artificielle, aux chairs plastifiés, aux colorations de feutre, aux formes découpées par les ciseaux d’un enfant triste ?

Je remarque également que plus le terme s'approchait, ce point que je fixais, en ignorant qu'il s'agissait en réalité d'une date, moins j'écrivais. J’aurais dû me douter que mon obsession de la symétrie exigeait que le dernier mot intervienne le dernier jour de l'année où le premier mot fut couché. Ce qui expliquait ce tarissement des angoissés : la peur de finir.

Un cycle s'achève. Un autre commence. Et toujours l'illusion de pouvoir recommencer à zéro. Seulement, cette année, il en ira autrement. Parce que les illusions ne sont utiles que quand elles sont efficaces, et celle-ci ne masque plus rien ; et, surtout, parce qu'il n'y pas eu de vainqueur. Nous sommes tous deux toujours debout, à nous regarder par-dessous, à faire semblant de nous ignorer, à scruter la moindre de nos respirations. Je ne ris pas. Je ne divague pas. Le bégonia le sait, lui. Dès le premier jour, un combat à mort s'est engagé entre nous. J'ai mis un peu de temps à le comprendre. Or, on ne décrète pas comme ça la fin d'un combat. Et ce ne sont certainement pas quelques milliards d'individus décomptant en chœur la fin programmée d'une année qui me feront changer d'avis. Nous sommes là, tous les deux bien vivants, chacun à sa manière. Il n'appartient qu'à un seul être de nous départager : Alfred Maznec. En attendant, la lutte continue.

J'appartiens à une espèce en voie de surpopulation : l'anonyme dont un vague vague à l’âme donne à ses journées une consistance floconneuse. Mais moi, j'ai pour moi un voisin mort et un bégonia en pleine forme. L'année 2007 s’annonce échevelée.

15.10.2006

Gaz carbonique

Je n’ai pas sommeil. Des cris ensanglantés desquels perle la voix indignée d’une mère que la colère et l’effroi ont décoiffée, les cheveux de la couleur du voile qui pend en arrière de sa tête en noirs plis mâtes, dont les gestes psalmodiés sont lancés contre les misérables, du même sang, mais on ne peut s’y résoudre, du même Dieu, mais on ne peut le croire, de ces images passées en boucles, plus rien ne peut surgir, plus trace de compassion, ni de scandale, ne subsiste que le logo de la chaîne diffusant une nouvelle fois ces scènes que je ne remarque plus. Irak. Liban. Madrid. Londres. Ces beaux noms qui auraient dû, à force de reportages, redevenir ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être, des lieux réels - mais à quel prix ! -, la violence et l’effroi, en s’engouffrant en eux, ont balayé les images surannées qui figeaient Londres dans son brouillard, Madrid dans ses déambulations nocturnes, le Liban dans ses forêts de cèdres, l’Irak dans les eaux boueuses de l’Euphrate, ont effacé les brochures encalminées dans lesquelles les agences de voyage les servaient tout prêt, sans rien modifier à notre regard. Une chimère a laissé place à une imagerie dévorée par la profusion, tenant à distance les morts comme, auparavant, les cartes postales confortaient le touriste – tout particulièrement en Irak, en Palestine, en Israël, litanie, à des degrés divers, de corps explosés, de membres  déchiquetés, de cadavres disséminés, aussi indélébile que les anciens clichés. La télévision s’est tue. Pour une fois que je l’éteints. D’ordinaire, son bourdonnement se prolonge tard dans la nuit. Il n’est pas nécessaire que je la regard, elle s’use derrière moi. Je n’y prête pas vraiment attention, je l’allume et, rapidement, l’abandonne. Elle pallie l’absence de voitures, l’absence d’animation dans ce quartier résidentiel, elle accompagne la nuit. De temps à autre, je retourne au près d’elle, parfois, même, je finis par m’affaler devant elle. C’est que regarder un bégonia pousser est une tâche bien fastidieuse ; s’abrutir devant la télévision, qui ne le sait, ne demande aucun effort. Je n’ai pas sommeil. Je n’ai pas envie de m’allonger et attendre en vain. J’ai un temps caressé l’idée d’installer le bégonia au-dessus du poste de télévision. Outre que ce piédestal n’aurait pas manqué d’un ridicule plaisant, les couleurs pimpantes des habillages soulignant d’autant la bigarrure spectrale de la plante, il aurait été intéressant d’expérimenter l’action des ondes émises par le téléviseur  sur sa pigmentation et sa croissance. Je me suis d’ailleurs longtemps demandé où l’installer. Mon appartement, un petit trois pièces composé comme son nom l’indique de trois pièces, chacune minuscule – résultat hasardeux de la réunion de chambres de bonne, auxquelles ont été adjoints une minuscule salle de bain, une cuisine du même tonneau et un couloir démesuré, car, c’est bien connu, un locataire aime à passer le plus claire de son temps dans un couloir, à faire les cent pas ou le poirier, ou n’importe quoi, pourvu qu’il puisse y prendre ses aises –, mon appartement, donc, n’était toujours pas aménagé. J’y habite pourtant depuis plus de trois ans.
Bien qu’enclin à me réfugier dans l’illusion de la tabula rasa, me repaissant de rêves adolescents de nouveau départ, tantôt, dans les moments d’euphorie, dans une ville lointaine, dans les moments d’abattements, dans une ville de province (forcément grise et triste), la possibilité de tout recommencer en emménageant dans un nouvel appartement a toujours constitué pour moi une épreuve. Sans doute, savais-je que cette illusion s’éventerait dès les premiers mois, que les premières courses, les premiers cafés matinaux ressusciteraient aussitôt tout ce que je croyais avoir laissé derrière moi, le boulanger remplaçant son alter ego, le visage de celui-là se confondant avec le visage de celui-ci, avant d'être finalement absorbé. Toujours est-il que, trois ans après, mon appartement était la copie exacte de celui dans lequel j’avais posé mes valises, une chaise, une table, des livres, des disques et un lit. J’avais depuis longtemps maquillé en goût spartiate l’impossibilité, presque physique, de m’installer « pour de bon » que traduisait la nudité à peu près complète de l’appartement actuel, comme celle des précédents dans lesquels j’avais habité seul. Il est certain que la vie à deux, en me permettant de me reposer de toute responsabilité habillait les lieux, remplissait le réfrigérateur, au point qu’il n’était plus douteux que l’appartement, alors, devenait, pour de bon, un lieu de vie. En tout et pour tout, dans le trois pièces que j’habite, on trouve, donc, une table, un lit, une chaise, des étagères sur lesquelles sont entreposés des livres et des disques. Un ordinateur vieillot trône sur la table, au vrai, une planche de bois qui repose sur un poteau de fortune et une improbable étagère que l’ancien locataire avait installée dans une sorte de renfoncement, ressemblant lointainement à un placard s’il n’était sa profondeur ridicule. Des ampoules dénudées éclairent ce spectacle. Pas de misérabilisme dans cette description. Au début, en tout cas, j’étais satisfait de cette situation car, selon moi, un appartement quand on y vit seul n'a d’autre fonction que d’abriter un lit. Je n’y mangeais pas, je ne m’y détendais pas, je n’y invitais personne, je n’y faisais rien sinon dormir, me laver et déféquer.
Avec l’arrivée du bégonia, le jour du nouvel an, à l’occasion duquel, j’avais invité quelques amis pour regarder une année en remplacer une autre et manger des plats libanais, eux-mêmes, mes invités, indifférents aux agapes promises par le changement d’année, il avait fallu songer à la réorganisation de l’appartement. Un pot ne prend pas beaucoup de place, mais les possibilités étaient nombreuses et j’avais d’emblée eu la conviction que le choix ne serait pas neutre : dans le salon, dans le bureau, dans la chambre ? Dans la cuisine, dans la salle de bain, dans le couloir de l’entrée ? Chaque lieu offrait des avantages, en rien dictés par des considérations botaniques. Dans la cuisine, j’étais assuré de ne jamais le croiser. Le bégonia dépérirait à son rythme ; pas un regard, pas une pensée, l’indifférence pour suaire. Pour une raison obscure, je le découvrirais décatie, me demandant ce que ce pot avec une plante morte dedans faisait chez moi, renonçant à trouver la raison de cette présence, attrapant un sac poubelle et emballé ! La salle de bain le maintiendrait involontairement en vie. L’eau dont je ne manque pas d’asperger la pièce chaque fois que je me douche lui serait sans doute bénéfique. Le bureau, parce qu’il en constituerait le premier meuble (une vieille ampoule qui pendouille au plafond est morte depuis longtemps, du parquet et des murs à peu près blancs) connaîtrait une petite révolution : une pièce rien que pour lui, c’était tout de même beaucoup d’honneur. En même temps, m’étais-je dit, il justifierait la présence de cette troisième pièce et le loyer avec, exorbitant, comme il se doit à Paris. Depuis, le bureau est toujours parfaitement vide et sombre. Le salon, écrin prestigieux pour une plante si peu désirée, dans lequel, fatalement, elle trônerait, imaginant, posée ou non sur le poste de télévision, qu’elle capterait indûment   l’attention des invités, qui, il est vrai, ne s’étaient pas pressés depuis le nouvel an. Et dans la chambre ? C’était la possibilité de la voir croître. Et si l’on en croit le rythme végétal, celle également d’un diffus suicide, grâce au gaz carbonique, cet allié de ceux à qui une fin lente et prématurée ne déplairait pas. Sinon, le changer de pièce au fur et à mesure de notre découverte réciproque, le déménager de la cuisine jusque dans la chambre, où, effectivement, j’avais fini par l’installer – assez vite d’ailleurs. Depuis, il se tient modestement dans un coin de la chambre, à l’opposée du lit. Je n’ai pas sommeil. La télévision est éteinte. Mon bégonia est amorphe. Je ne sais pas quoi faire. Est-ce qu’Alfred Maznec, lui aussi, contemplait son bégonia avec lassitude, gardait les yeux fixés sur son poste de télévision éteint, se levait, se rasseyait, sans plus commander à son corps, déambulait en vain ? J’ouvre la fenêtre et me penche. Non, il n’y a rien à faire, c’est beaucoup trop haut et la proximité des poubelles dans la cour manque de romantisme.

19.09.2006

Crème antirides aux extraits de bégonia

Alors que je pars travailler, je ne peux m’empêcher, dans le métro, de penser à Alfred Maznec engoncé dans son cercueil en grande conversation avec vers et insectes, lui, qui avait un goût prononcé pour le silence et la solitude – on ne manquera pas de relever la pathétique analogie formelle entre la rame de métro enfoncée sous terre et le cercueil. Je me dis qu’il aurait été judicieux de lui faire parvenir des échantillons de crème contre le dessèchement de la peau que j’avais reçus afin de rédiger une énième notice.
C’est très ennuyeux les peaux sèches quand on vient à mourir. Après quelques jours de ce régime funeste, privées de soleil et de compléments vitaminés, elles tombent sans espoir d’être remplacées. Il aurait fallu que je le mette en garde et que dans le même temps je le rassure. Il s’agissait rien moins que d’un remède miracle, le dernier-né des bureaux de marketing de L’Oréal, aux vertus apaisantes autant qu’amaigrissantes (encore que dans son cas, la surcharge pondérale ne risquait plus d’être un problème – il y a un certain nombre d’avantages à devenir cadavérique, on l’oublie trop souvent), vertus démontrées scientifiquement, eh oui chère madame. Je lui expliquerais comme je l’avais fait à l’attention de clientes (et désormais de clients) qui le valaient bien, comment l’utiliser, quels bénéfices ils en tireraient (bien qu’il était douteux que l’on puisse en tirer un quelconque bénéfice), quelles précautions prendre, point en réalité beaucoup plus important car il n’était pas douteux qu’en contre partie d’un bénéfice imaginaire, des dommages, bien réels, eux, en cas d’une mauvaise utilisation, puissent être occasionnés. Ce qui valait souvent des conseils tels que : pressez délicatement le tube pour extraire une certaine quantité de crème, ni trop, ni trop peu, recueillez la crème dans le creux de vos mains, étalez la sur la partie du corps que vous désirez hydrater, massez jusqu’à son absorption complète en prenant soin de ne jamais perdre de vue que la cornée ne doit pas être confondue avec de la peau. Contemplez le résultat. Je brode : vous sentez la fraîcheur, l’hydratation, le bien-être (au choix, l’important est le verbe qui suit) qui se propage partout dans votre corps, sur votre peau, quelque part dans le cosmos (au choix) ?
Je regarde le visage des passagers, pressés les uns contre les autres : où étaient-ils, ces gens si pressés de rejoindre leur lieu de travail quand on portait sa dépouille en terre ? Il n’y a pas à dire, tout le monde se fout d’Alfred Maznec, malgré ce que sa femme affirme selon quoi il aurait laissé une œuvre, sa femme dont il me reste, à moi, les derniers soubresauts de parfums qu’elle abandonnait avec grâce le jour de l’enterrement. Partie pour une autre vie, elle l’avait laissé à son grand œuvre, il avait continuait de travailler, sans que personne ne réussisse à se représenter la forme de son travail. Tout le monde s’en fout, Alfred. Non seulement, le monde avait ignoré sa mort, mais il ignorerait son œuvre. Comment pourrait-il en être autrement ? Rien. N’avait-il tout simplement rien à écrire, avait-il rapidement pris conscience que ce qu’il écrivait n’avait pas grande valeur et après avoir effacé toute trace de ses tentatives,  il avait préféré cette posture à la recherche d'une autre vie.  A moins qu’il se fût rêvé en Joseph Joubert ; il n’avait pas rencontré Chateaubriand mais un rédacteur de modes d’emploi. On a l’époque que l’on mérite.
Je ne connaissais pas Joseph Joubert jusqu’à peu, pas même un souvenir d’école presque effacé. Une recherche rapide m’apprend qu’il n’a jamais rien publié si ce n’est quelques articles. Et qu’il faudra que des amis proches publient ses carnets et sa correspondance ainsi qu’un hommage de Chateaubriand pour que son nom connaisse une relative postérité. Seulement, Maznec, à première vue, avait tout détruit, si tant est qu’il n’eût jamais écrit quoi que ce soit. Ce qui n’était pas assuré. Pouvait-on le considérer comme un nouveau  Frenhofer, dont l’art est si prodigieusement en avance qu’il en est (banalement) invisible. Et devant les ricanements de Poussin, l’artiste de brûler son œuvre maîtresse (et maîtresse tout court) et lui avec. Frenhofer… Mais lui, au moins, avant de faire disparaître son œuvre l’avait-il peinte.
Un métro bondé, tôt le matin, se transforme en un puits obscur dans lequel on plonge les yeux sans apercevoir la surface liquide sur laquelle se refléterait le soleil, tout y est terne et gris – ou, alors, surgit la vie, mais c’est si inattendu que souvent on prend peur – et cette espèce de négatif de l’humanité, privée d’éclats, privée de vie risque chaque matin d'étaler sur la journée qui s'annonçait splendide, fraîche, indistincte, etc. un voile de mélancolie.
Ce spectacle matinal est à mes yeux la meilleure raison de croire en l’œuvre d’Alfred Maznec, de voir dans son suicide, non pas un abandon mais un point final. A quoi ?, voilà qui est incompréhensible. Je refuse de croire qu’il s’agisse d’un des truismes si répandus de notre époque, le silence en guise de refus : dans un monde où les mots ne disent plus rien, où un charabia plus ou moins abstrus vaut discours, il est loisible de voir dans le refus d’une œuvre, un acte de résistance. Peu m'importe. Il fallait qu’Alfred Maznec ait laissé une œuvre, ça m'est devenu vital. Un simple refus ne fait pas de lui un écrivain. Au mieux, de ce refus, il aurait pu espérer la reconnaissance tout à fait hypothétique des éditeurs croulant sous les manuscrits, des internautes croulant sous les commentaires, des consommateurs, sous les sollicitations commerciales, des citoyens sous la langue de bois. Et en épitaphe, sur sa tombe : ci-gît, Alfred Maznec, qui a refusé de contribuer au bruit quotidien de notre époque. A quoi bon avoir vécu, Alfred !

14.09.2006

Des angelots bouffis

Bien sûr… Effectivement… Sur le champ… Oui, oui… Le téléphone résonnait des phrases informes auxquelles, depuis longtemps, il ne prêtait plus attention. Le lot de toues les mères, pensa-t-il. La sienne était morte depuis longtemps. Un court instant, il avait oublié sa femme, il entendait les complaintes maternelles dont ni lui ni elle n’était dupe. De l’amour malgré tout alors, un jeu qu’ils croyaient inoffensif aujourd’hui pour faciliter la séparation à venir qu’ils n’avaient pas le pouvoir d’empêcher. Il resterait les souvenirs. La tristesse un peu, au début, et les souvenirs. Des souvenirs, dit-on, mais au vrai, si pauvres, si répétitifs ou alors si mastiqués et régurgités que, souvent, il doutait d’en avoir de réels, de sa femme, de sa mère aussi, en un sens. La voix au bout du fil n’était pas encore un souvenir, excédée, elle exigeait son attention. Excuses et lassitude. Oui, oui… Promis. A ce soir. A sa mère, il faisait les mêmes réponses. Celles que dicte la lassitude vaincue. Mais quand elles le quittaient, à leur tour lassées, restait sa mère. A la fin de sa vie moyennement courte, Alfred Maznec avait encore était quitté, seulement sa mère n’était plus là. Pour la première fois de sa vie, une rupture, chose à laquelle il était semble-t-il rodé, s’était passée dans le plus parfait silence. Les listes de courses que dressaient sa femme tues, aucun autre son n’avait retenti. La porte était restée muette, le téléphone n’avait pas sonné, lui, assis dans son fauteuil était resté assis silencieusement dans l’unique fauteuil du salon. Au début, il s’était peut-être étonné. C’était passé très vite. Il était resté assis seul et silencieux dans le fauteuil du salon. J’avais un voisin très discret. Il y avait dû y avoir une dernière liste de courses. Celle de trop, si l’on peut dire. Une liste qu’il avait égaré, une liste qui l’avait laissé révulsé, qui sait. De la panne de velours. Du jasmin. Des angelots bouffis. Elle lui avait demandé, pour une fois qu’il se rendait utile, de ne rien oublier. Impossible de se souvenir ce qu’elle achetait d’ordinaire. Des pétioles. Des draperies de Samarkande. Un gorgerin rouillé. Quatre blancs de poulet. Très bien. Des haricots verts équeutés. Très bien. Le début de liste en se matérialisant sous ses yeux au gré des rayons remontés péniblement, perdait aussitôt toute consistance. Cette chose sous cellophane a volé. Non, c’était douteux. Elle a plutôt connu la proximité remplumée d’une batterie s’étalant sur des centaines de mètres, dans les cris, la chaleur, l’odeur nauséabonde. A ce moment-là, égaré au milieu de dizaines de personnes pour lesquelles faire des courses n’était pas une corvée insupportable, seulement une de ces tâches quotidiennes contre lesquelles il est vain de se révolter, il avait dû apercevoir sa femme reproduite à des centaines de milliers d’exemplaires, enfermées, elle et ses répliques, dans une batterie décorée à la manière de leur appartement, en train de battre désespérément des bras pour s’envoler et devant le refus de la nature, de hurler contre lui, c’était sa faute, si elle ne volait pas, si elle n’avait jamais pu voler, tout cela était de sa faute. Sa femme ne hurlait jamais. Elle se contentait de s’absenter, d’attendre, de revenir. Seules les tâches domestiques, à la fin de leur relation, provoquaient encore quelques oscillations. Sa mère, elle, n’avait jamais cessé de s’emporter. Elle s’emportait d’amour ou de colère. Et quand la distance avec son fils était trop grande, qu’il était nécessaire de téléphoner, elle essayait de suggérer les emportements qu’elle sentait monter en elle en haussant indéfiniment la voix, jusqu’à atteindre des aigus presque inaudibles. Sa mère était partie. Sa deuxième femme était partie. Maznec, à son tour, était parti. Il était évident que ces trois événements n’avaient aucun lien entre eux. Maznec était parti parce que son œuvre était achevée. Sa mère, parce qu’un cancer l’avait achevée. Sa femme, à cause d’une rencontre, de Maznec, des croassements du voisin du dessus, de la pluie, elle était partie tout simplement.

13.09.2006

Le bégonia qui se rêvait palmier

Son analgésie physique et mentale aux attaques du monde grandissait. Il réussit sans souffrir à s’infliger des douleurs étranges et raffinées. Il incrusta son corps d’antéros et d’émeraudes et s’imagina le réconciliateur de la nature et de l’artifice, il se coupa la main droite en signe de repentir et demanda à un Dieu imaginaire l’absolution des péchés qu’il n’avait pas commis. Il n’était pas fou, il se dévouait à la science : son corps, annonçait-on, deviendrait inutile, son esprit lui survivrait dans une machine. L’évolution, pourquoi aurait-il voulu qu’il en aille autrement ?, suivant son cours, du moins le cours tracé par les thuriféraires de la technologie (ou si fortement fantasmé par eux qu’elle apparaissait aux autres pareille à ces fantasmagories devenues mensongèrement réelles par l’adhésion religieuse qu’elles avaient obtenues de tous) établirait la disparition de l’homo sapiens ou plutôt le caractère temporaire du stade, qu’un temps son orgueil lui avait fait miroiter éternel, entre le singe et l’ordinateur. Sur son moignon il greffa une main bionique, les pierres précieuses servaient de clignotants. La biographie d’Alfred Maznec dans la bouche de sa femme était beaucoup plus lapidaire : il n’avait été qu’un salarié consciencieux.
Ce raccourci expliquait son départ, à elle. Le grand homme dont elle était tombée amoureuse avait si bien rapetissé que faute de réussir à l’apercevoir elle était partie. Il attendait que se produise quelque chose d’insolite dans sa vie, rien qu’il puisse imaginer, soit que son imagination y fût impropre, soit que le résultat de ses divagations ne lui ait pas dicté d’en provoquer l’avènement, il attendait à la terrasse des cafés, dans son bureau, le soir devant la télévision ou par derrière ses propos, à elle, il attendait sans savoir quoi, sans être assuré que quelque chose adviendrait, indifférent à tout et surtout à tout ce que les girouettes télégéniques annonçaient d’imminent ou de lointain, et toujours d’inévitable ; il savait que ces avenirs-là ne le concernaient que de très loin, qu’ils n’étaient pas faits pour lui et que s’ils devaient se réaliser sa part à leur avènement n’aurait pas même été modeste. Il avait si bien fini par se confondre avec cette attente qu’elle était partie, que son employeur l’avait remercié, qu’il s’était retrouvé seul dans un appartement inconnu qu’il n’avait pas ressenti le besoin de meubler, à fixer au loin un point indéfinissable, et un beau jour, lassé d’aller chercher les journaux, unique distraction de ses journées, il avait enjambé la rambarde de la fenêtre. L’histoire était plausible. J’imaginais volontiers Alfred Maznec tournait en rond. Trois, quatre années de ce régime, semblable aux déambulations erratiques du rescapé échoué sur une île, augmentées de l’aberration d’une civilisation ayant déversé ses marchandises, ses services, ses liens sociaux en de telles quantités que la moindre goûte d’eau avait été épongée, que l’île n’était plus qu’un appartement, le palmier, un bégonia, le trésor de pirate, quelques caisses contenant des parchemins imprimés en Times New Roman, auraient pu effectivement le pousser par la fenêtre. Je ne comprenais rien. Ce n’était pas du tout son genre de choisir de se suicider, ajouta-t-elle avec un lointain accent amoureux. Si Alfred avait décidé de se jeter par la fenêtre c’est qu’il avait estimé que son œuvre était achevée, elle en était persuadée. Quelle œuvre ? Celle qui devait faire de lui un grand homme et qui en fit le plus minuscule de tous. Elle ajouta avec tout le mépris d’une femme longtemps éprise, longtemps exaspérée, désormais détachée, mais pas détachée comme elle l’aurait souhaité, incapable de pardonner d’avoir été des années durant trompée, de s’être ainsi trompée sur la marchandise Alfred Maznec, qu’il s’était, toute sa vie, proclamé écrivain, un grand écrivain même, bien qu’il n'eût pas jugé bon d’écrire une seule ligne. Il croyait à sa postérité en raison justement de ce refus irrévocable d’écrire.
Elle reconnut qu’un homme qui se proclame écrivain sans écrire une seule ligne ne peut avoir raté totalement sa vie. Moi-même qui écrivais beaucoup, je n’avais jamais voulu devenir écrivain, en tout cas pas plus que n’importe quel adolescent qui laisse derrière lui des liasses de lettres rendues illisibles par les larmes du moment – ce qui est une chance, après coup – , pas plus que le trentenaire, nouvelle manière déjà périmée, au contact de bougies en nombre égal à l’âge canonique bientôt soufflées, qui décrète qu’il faut agir, laisser un nom et décide sur le champ d’écrire un roman contant les grands malheurs de sa courte vie, moi, qui avais à peine à rougir de ces prurits bien vite dissous dans l’alcool ou au spectacle d’un jeu télévisé, je n’avais cessé d’écrire, mais, fort heureusement, en toute légalité. Car il n’était pas contestable que ma vie professionnelle autant que la législation me le commandaient. Des lignes et des lignes. Toutes égales. Rendues indispensables par la loi et mon emploi. J’étais rémunéré pour la mise bout à bout de kilomètres de mots que, fort heureusement, personne n’était tenu de lire et qu’à peu près personne ne lisait. J’étais payé pour rédiger des modes d’emploi, des manuels d’utilisation, des mises en garde de toute sorte, j’entourais les objets, que la société produisait chaque jour en plus grand nombre dans une espèce de démangeaison vorace, de mots obscurs, de mots techniques, de mots obligatoires pour se prémunir de procès ruineux et pour aider les gens démunis devant la rapidité des bouleversements techniques (que les manuels en question, à mon sens, embrouillaient un peu plus, mais enfin, ils me garantissaient un salaire régulier). J’étais un non écrivain à l’activité inlassable. Il était un écrivain sans écrit. Sa mort m’enchantait.

12.09.2006

Oraison

Alfred Maznec avait été marié, étrange découverte. Alfred Maznec était pour moi dénué d’existence physique ; je l’imaginais avoir été conçu et réalisé en fonction de l’impossibilité d’entrer en contact avec le monde, enveloppe éthérée incapable de modifier ce qui l’entourait, incapable en retour d’être touché de lui. Il était incompréhensible, à la réflexion, qu’il n’ait pas flotté, son enveloppe cotonneuse que logiquement une simple brise aurait dû emporter, non en accélérer la chute, ou que le vent en s’engouffrant dans la cour aurait dû transformer en oiseau, un vautour, certes, plutôt qu’une aigrette et non propulser vers les pavés et si, malgré tout, la différence de température et de pression, haute pression quand l’air lourd et froid descend, basse si de l’air chaud et léger monte, si malgré tout, la différence de pression n’avait pas été suffisamment grande pour que le mouvement induit soit suffisant pour l’emporter, sa chute aurait dû être ralentie, son corps, en toute logique, aurait dû s’étaler sans heurt, sans bruit glisser le long des anfractuosités du sol, gagner une évacuation, se diluer dans un conduit d’eaux usagées, être recyclé ou finir dans la Seine, être bu ou se perdre dans l’estuaire de la Manche.
Pourtant Alfred Maznec était à mes pieds, dans une boite d’environ 2m50 de long, et sa femme, son ancienne femme, était à mes côtés.
Je la regardai poliment et dis quelques mots sur l’extraordinaire variété des bégonias. Peu concernée par les questions florales, elle s’enquit de l’état de nos relations. Voulait-elle savoir si nous étions liés uniquement par la situation géographique de nos appartement ou soupçonnait-elle son mari de préférer les hommes, ce n’était pas clair. Moi-même, en tant que célibataire du cinquième, je pouvais entretenir ses doutes, encore qu’il était justement douteux qu’elle, qui il y a encore cinq minutes ne me connaissait pas, eût appris dans l’intervalle que j’étais moi-même célibataire, et l’eût-elle su qu’elle n’en aurait probablement rien déduit.
Elle était très distinguée, une odeur légère bien qu'un peu trop brillante émanait d’elle, je me dis qu’il était agréable de se tenir debout à côté d’elle. Ce qui ne collait pas non plus avec mon Alfred Maznec, ni beau, ni laid, incolore, inodore. Comme je restais debout à ses côtés sans rien dire, elle me présenta Alexandre, son mari, et Charles, un ami. Alfred était quelqu’un de discret, essayai-je à nouveau. Alfred était un égoïste qui s’était brouillé avec beaucoup de monde comme vous l’aurez remarqué. Qu’il consacrât du temps à des plantes, voilà qui est, de sa part, étonnant et assez improbable. Enfin, c’est gentil à vous de vous être déplacé. J’aurais aimé lui répondre que je me foutais pas mal de ce voisin dont la plus grande qualité, à mes yeux, était d’avoir su rester parfaitement discret pendant nos années de cohabitation, et qu’un bégonia, apparemment laissé à mon attention, dont je ne m’expliquais ni la présence, ni l’idée qui avait germé dans la tête de son propriétaire de me le destiner alors que nous nous étions pour ainsi dire jamais adressé la parole, sinon pour nous saluer, mais certainement pas pour évoquer un réciproque désintérêt pour les fleurs, expliquaient que je sois là, ne voulant pas m’encombrer d’une seconde plante, décidé à la lui rendre, en mains propres pour ainsi dire. Je me récriai mollement. Elle m’expliqua qu’elle n’avait rien prévu, que si j’y tenais nous pouvions aller boire un verre en sa mémoire, perspective qui ne l’enchantait guère, pas plus que ses deux hommes de main. J’aurai pu décliner la proposition, l’envie qu’elle me parlât de lui fut plus grande. On dégotta un café miteux avec ses habitués au comptoir, ses banquette vieillottes, un mauvais Côtes du Rhône dans les verres : l’endroit idéal pour achever un mort.

05.08.2006

Memento mori

J'avais posé mon mardi, un chaud mardi de saison, pour me rendre à Montrouge. J'avais péniblement obtenu de madame Certeau, la concierge, l'heure et l'endroit de la cérémonie, malgré l'espèce de bouilli d'enfant qui emplit sa bouche et rend compliquée la moindre conversation.
Le personnel des pompes funèbres était plus nombreux que l'assemblée que formait le choeur, dont moi quelques pas en retrait. Cinq à quatre.
Je n'avais pas voulu arriver en avance, cependant que j'imaginais qu'il n'y aurait pas foule, aussi, parce que je craignais que la cérémonie finisse aussitôt commencée, j'étais venu en avance mais à bonne distance, décidé à me joindre au petit groupe quelques instants avant la mise en terre. Je ne savais pas non plus à qui présenter mes condoléances, un instant, je me fis d'ailleurs la réflexion qu'eux-mêmes, mystérieusement renseignés, risqueraient de m'en présenter, ce qui ne laissa pas de m'inquiéter. Il était d'autant plus difficile de choisir parmi les trois personnes penchées au-dessus de la fosse attendant d'être comblée celle à qui adresser quelques mots qu'aucune n'avait pris le dessus, réflexion étrange me dis-je qui transformait cette femme et ces deux hommes immobiles en des sportifs de haut niveau, aucun des trois corps ne se distinguant par des convulsions remarquablement appuyées, aucun ne s'étant porté en tête en signe de préséance dans la douleur. L'opération, car c'en était une, se déroulait dans la plus grande dignité. Ce qui rendait le choix encore un peu plus compliqué, c'était la possibilité que ce fût glissé parmi eux, quelque âme en peine, habituée des cimetières, qui après une salutation rapide à un proche, continue d'errer parmi les morts en espérant le meilleur pour celui qui les a quittés, en espérant qu'il entende cette litanie chaque semaine renouvelée, ou tout simplement en quête d'un peu d'air en ces journées de grandes chaleur, ce qui expliquait d'ailleurs que la dépouille d'Alfred Maznec eût été si vite enterré.

Je remonte la rue Froidevaux. Je me souviens nettement des moellons qui donnent au cimetière Montparnasse l'aspect triste d'un lieu à l'abandon, les moellons qu'alors en ce mois de décembre, longeant ce mur interminable que la rue Victor Schoelcher interrompt brutalement, je n'apercevais pas, contrairement à toutes les fois, avant ou après ce merveilleux mois de décembre, où j'avais dû, à contre coeur, emprunter cette rue. Ils ne servaient à rien , les moellons, ce jour-là, le mur lui même, pourtant si monotone, si grisâtre, si épais, si haut, ne servait à rien, car rien en cette fin d'après-midi n'aurait pu détourner mon regard, aucune voix s'échappant de ce cimetière avec assez de désespoir ou d'amour pour traverser le mur, percer les moellons, aucune Eurydice d'aucune tombe n'eut crié assez fort pour me ralentir, pour m'immobiliser, pour obtenir que je me retourne, insensible, indifférent et amoureux.
Je marche vers la place Denfert-Rochereau, porté par le vent et le froid, je marche avec légèreté, avec la légèreté qu'insuffle le froid, car je l'ai complètement oubliée, j'ai oublié qu'elle m'attend, je longe le mur sans un regard pour les moellons devenus lisses, tandis qu'Alfred Maznec, lui, remonte la rue Blomet, en direction, justement, de la rue de la Convention, où, si la neige ne tombait pas, si les moyens de transport n'étaient pas à l'arrêt, je me rendrais moi aussi, puisque c'est au croisement de ces deux rues, la rue Blomet et la rue de la Convention que nous habitons, elle et moi, moi chez elle. Mais la neige, le froid, les grèves sont venus tout bouleverser. Désormais, je n'ai plus de raison de me rendre rue de la Convention. Je me dirige vers la place Denfert-Rochereau, et elle, qui n'oublie rien, qui ne peut réprimer ses larmes, le sait et m'y attend.
Alfred Maznec arrive chez lui, j'imagine. Que fait-il ? Il tourne en rond, un peu. Il s’assied et réfléchit à ce qu’il a fait de sa journée. Pas grand-chose. Cette grève qui fait la une des quotidiens, il commence à s'en désintéresser. Ca n’a pas toujours été le cas.

Entre moi et Alfred Maznec, tout n'aura été qu'une histoire de cimetière. Je ne le connais pas, c'est pourtant une certitude.

Je rentre dans le cimetière Montrouge, je me dis qu'Alfred Maznec n'y sera pas mal. Perdu au milieu de ces tombes, un peu à l'écart de la grande ville, il y sera à sa place. Encore faut-il trouver cette tombe dans laquelle il desséchera agréablement. Très lentement, aux quatre coins du cimetière, des gens agitent leur tête et leur bouche silencieusement, donnant chacun l'impression d'avoir un jour fréquenté Alfred Maznec. Finalement, un gardien m'indique un regroupement. Je m'approche, lentement, le bégonia dans les bras. Les employés s'affairent au tour du cercueil, quelques mots ont peut-être été prononcés. On me regarde avec indifférence, je m'approche encore de quelques mètres. Je veux voir la tombe être avalée.

Pour excuser ma présence parmi eux, les mains encombrées par le bégonia, ayant renoncé à m'adresser à une personne en particulier, pour expliquer cette intrusion, je lance à la cantonade au moment même où la tombe commence sa descente invitant chacun au recueillement, qu'Alfred dont j'ai si longtemps été le voisin aimait beaucoup les bégonias et qu'il serait sans doute ravi, si toutefois, il peut être ravi par quoique ce soit après l'extinction de ses fonctions vitales - je raye ce passage -, qu'il verrait sûrement dans ce bégonia déposé sur sa tombe, un salut discret et chaleureux, même si l'aspect maladif, pour ne pas dire mortifère du bégonia, pensais-je, en proie à une sorte d'étourdissement provoquée par l'impression qu'entre chaque mot prononcé le temps s'immobilisait, devait faire l'effet inverse, tout déplumé, sans touche de couleur autre que la sanie blanche et corrosive que le sien arborait aux mêmes endroits que le mien. L'assemblée, qui en réalité ne prêtait qu'une attention polie à mon charabia, devait jugeait maladroit de saluer la mémoire d'Alfred Maznec au moyen d'une plante qui puait la mort. (Quelqu'un n'ayant vraiment rien d'autre à faire aurait pu y voir un memento mori floral, surgi trop tard). A moins, me dis-je, car décidément, il n'était plus possible d'empêcher ma cervelle de tourner à vide, qu'ils trouvent au contraire ce geste très naturel, car personne n'avait jamais réussi à vraiment le cerner, si calme, si discret, si solitaire, qui sait ce qui lui passait par la tête, pas de nouvelles depuis si longtemps, rien. J'ai attendu que l'opération s'achève, je me suis approché de la tombe, flambant neuve, et alors que je déposais le bégonia, la femme s'est approchée de moi : Alfred était mon mari, nous avions beau ne plus être ensemble depuis longtemps, je ne lui connaissais pas de passion particulière pour les fleurs.

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