21.02.2006

L'homme qui voulait être roi

Il est des couronnes obsidionales comme des monnaies. Ni la couronne que chausse le vainqueur, ni la monnaie qu’empoche le vaincu, avant de l’être tout à fait, et ainsi de donner au vainqueur la raison de parer son crâne phrénologiquement apte à porter couronne, car crâne bien adoubé ne saurait mentir, ne sont le signe d’angoisse d’enfermement, bien qu’ils en dessinent les contours. Le malheureux trop tôt déclaré mort des suites d’une foudroyante attaque de grippe aviaire, enfermé entre quatre planches solides de chêne, qui n’a que ses ongles pour appeler à l’aide, le cercueil rouvert trop tardivement, n’est pas non plus en proie à la folie. Il n’est plus. Les chaînes, pourtant, ne sont pas loin – pour ligoter à la raison l’homme en proie au délire obsidional. A l’heure de la vidéo surveillance, des ordinateurs fouillés à distance, de la vie privée étalée au grand jour, nous avons tous de bonnes raisons de craindre de devenir fous à notre tour.
On pardonne à l’égotiste de s’être pris pour une ville assiégée, après tout, du fortin à la forte tête, il n’y qu’un pas qui mène à la tête folle. Bien que fragile, inapte selon certains, la tête folle porte admirablement la couronne : généalogie interminable depuis Caligula jusqu’à Charles IX. En revanche, que la folie le cède à l’émiettement et c’est la catastrophe. Une tête doit être dure, molle à la rigueur, mais d’un seul tenant, il ne saurait être question de miettes. Car, d’évidence, la phrénologie et ses belles intuitions – toi, ô crâne pointu, tes idées ne peuvent êtres que coniques, c’est-à-dire canoniques – a bien du mal à faire parler un crâne émietté, concassé, pulvérisé. Etait-il pointu ou convexe, ses bosses étaient-elles appétissantes ou repoussante, son profil se prévalait-il d’une pureté hellène, s’attristait-il de pentes occipitales qui indiquaient une fin imminente ?
La décollation, pourquoi pas. Si elle est bien faite, si le tranchant de la lame – hache, épée, guillotine – est irréprochable, si la lame a été aiguisée avec soin, avec amour, avec sadisme, avec la méticulosité dont seul peut s’enorgueillir un homme privé de visage, grâce à la science duquel il est possible d’espérer une découpe nette, qui malgré la vie écoulée par le bas, donne l’illusion d’une présence digne du sceptre et de la couronne.
Note d’après Holopherne : toutes les têtes coupées, et même admirablement coupées, ne font pas toutes de bons porte-couronnes obsidionaux – Holopherne n’était que général.
Le roi, même mort, a besoin de prendre femme. C’est elle, sûrement, qui a obtenu sa tête. Il ne fallait pas lui donner son cœur. Décollation donc. Gustave Moreau ! Michel Leiris ! Peu de noms de femmes, me direz-vous. C’est que devenus crânes, au creux de la main d’un Hamlet égaré dans un gynécée, ils continuent d’adorer la créature qui les a privés de tête, d’évoquer sa beauté. Ils n’ont pas tort : les femmes n’aiment jamais tant leur amant que la tête coupée, enveloppée dans un linge, qu’elles transportent avec amour sur leurs genoux, tirés, elle et ce morceau de lui, vers un destin que l’on imagine torride.
Note, seconde. Hérodiade, sainte Cécile ou Mathilde : si leur amant n’étaient pas roi, ils n’en avaient pas moins de belles têtes.

02.02.2006

Basset artésien

Celui qui depuis un siècle et demi est devenu la bête noire des fondamentalistes chrétiens, singe et africain dans un raccourci pléonastique qui ne déplairait pas à la Bible belt, était, on le sait sans doute, destiné par son père à la prêtrise.
Le Noir, dans l’iconographie classique, avant que dans un œcuménisme que la perte de Constantinople rend urgent, est la couleur du diable. Si Gaspard a finalement le droit de cité dans son faste de roi africain à côté de Melchior et de Balthazar, sa faute originelle n’en reste pas moins visible à l’œil nu.
Et Darwin, voguant sur une espèce de basset artésien, picorant ici et là coquillages, coléoptères et fossiles de toutes sortes, s’il n’en a pas la couleur en a l’insupportable étrangeté, cette curiosité de mauvais aloi qui, à défaut de faire de l’homme le descendant du singe, en fit son cousin. Ce qui, d’évidence, est une proximité trop effarante. Cette curiosité diabolique qu’excitent en lui ces pays lointains aux noms exotiques, aux peuplements bigarrés, à la faune incongrue, à la flore iconoclaste n’avait pas même l’excuse de la cupidité. Quel besoin y avait-il de naviguer si loin pour ne ramener ni or, ni esclaves, ni étoffes précieuses mais ces bouts de craie qui colonisent les fonds marins ?
Bien sûr, Darwin n’était pas le premier géologue, ni le premier zoologue, ni le premier botaniste, ni le premier féru d’histoire naturelle, ni tout simplement le premier voyageur érudit. Mais c’était bien la peine de triompher du paganisme des Anciens et de leurs suppôts lettrés passionnés par la mère physis si tout était à recommencer quelques siècles plus tard.
Que fit notre soldat de Dieu, à l’occasion de ses études ? Il picola plus que de raison. Comme quoi, Dieu fut bien inspiré, et Gabriel descendu des cieux pour avertir l’impétrant de sa destinée, probablement aussi bourré que le récipiendaire de la divine destinée. Les voies de la science sont impénétrables.

19.01.2006

A l'aurore de toute vie

Eôs « aux doigts de rose ». Immortelle jeune fille, parce qu’elle le valait bien, obtint de Zeus, qui n’était pour rien dans les prodiges cutanés de cette peau pourprée, elle-même, mais Homère omet de le mentionner, à se badigeonner ses journées elle passait, qu’un jeune éphèbe du coin, plutôt con espérons, mortel mais magnifique, joufflu, rose de santé, les muscles saillants, le sexe vibrionnant, devienne à son tour éternel. L’histoire en fit une cigale. Car à force de l’honorer tout l’été, le bipède, de son nom Tithonos, s’usa et s’usa encore : turgescent, il devint flapi, étincelant, ridé, épanoui, courbé – mais toujours bien vivant. De l’éternité, il n’avait gagné que le droit de contempler sa jeunesse s’en aller, et qui s’échappant le ratatina si bien qu’il tenait désormais dans un couffin. Néoténie s’écria Jean Clair devant le spectacle de ce vieillard redevenu enfant. Aurore n’en avait cure. Elle qui n’avait rien perdu de sa fraîcheur ni de son désir en fit donc une cigale et tourna ses regards vers un autre chérubin.

14.01.2006

Préambule

Il était une époque où les Noms, à moins qu’il ne se fût agi de celui qui alors les maniait, avaient encore le pouvoir de s’arracher à leur utilisation pratique, chacune de leur syllabe s’enflait, s’épaississait, se superposait de légendes, alors que désormais, pour ceux qui continuent à échapper au sort pragmatique de leur usage, la seule exagération, le seul enrichissement consistent en le miroitement plus ou moins scintillant (en un degré instable, toujours susceptible d’être remis en question) des avantages que la rencontre de celui qu’il désigne (rencontre qu’alors il importait dans un doux déchirement de repousser pour continuer de voir croître l’enflure vaporeuse et chamarrée de ces adjonctions continues) pourra offrir. Non que cette pente n’existait pas déjà mais du moins n’était-elle pas la fin dernière des rêveries nominales. Désormais, on ne sait plus que mesurer le Nom au poids des avantages ou des inconvénients qu’il porte par devers lui. Il est vrai aussi que le Nom, support de rêverie, était tout autant nom de personne que nom de lieu – de ville particulièrement. Mais là encore, de la rêverie ne reste plus qu’une énumération de qualités objectives, cherté de la vie, liste des monuments incontournables, dangerosité, etc. Des revues spécialisées, régulièrement, publient des classements nationaux, européens ou mondiaux des villes les plus attractives pour les investisseurs. Un chapelet de caractéristiques décortique les villes étudiées selon des angles qui, sans doute, ne seraient jamais venus à l’idée de leurs habitants de prendre en compte et, de toute façon, que ni le flâneur, ni le promeneur, au gré de ses divagations urbaines, n’aurait su rapporter à ces listes interminables toutes en chiffres, pourcentages, et graphiques ; pas plus le marcheur indolent que l’homme pressé n’aurait réussi avec plus de succès à établir un rapprochement entre ses habitudes et les normes dûment étiquetées auxquelles ces revues réduisent la ville moderne.
Un expression, qui partage avec cette passion du classement ce réductionnisme scientiste, a connu un certain succès : le name dropping. Placer, dans une conversation, le maximum de noms de célébrités (c’est tout un art), au gré des centres d’intérêt des participants, dans l’espoir que ces manières de paon vous confèreront un peu de la gloire ainsi brigandée à ces noms devenus qualités objectives d’une vie passée à évaluer leurs mérites médiatiques.

En un mot, une rubrique pour évoquer des noms, propre ou commun, rien de plus.