05.08.2006
Memento mori
J'avais posé mon mardi, un chaud mardi de saison, pour me rendre à Montrouge. J'avais péniblement obtenu de madame Certeau, la concierge, l'heure et l'endroit de la cérémonie, malgré l'espèce de bouilli d'enfant qui emplit sa bouche et rend compliquée la moindre conversation.
Le personnel des pompes funèbres était plus nombreux que l'assemblée que formait le choeur, dont moi quelques pas en retrait. Cinq à quatre.
Je n'avais pas voulu arriver en avance, cependant que j'imaginais qu'il n'y aurait pas foule, aussi, parce que je craignais que la cérémonie finisse aussitôt commencée, j'étais venu en avance mais à bonne distance, décidé à me joindre au petit groupe quelques instants avant la mise en terre. Je ne savais pas non plus à qui présenter mes condoléances, un instant, je me fis d'ailleurs la réflexion qu'eux-mêmes, mystérieusement renseignés, risqueraient de m'en présenter, ce qui ne laissa pas de m'inquiéter. Il était d'autant plus difficile de choisir parmi les trois personnes penchées au-dessus de la fosse attendant d'être comblée celle à qui adresser quelques mots qu'aucune n'avait pris le dessus, réflexion étrange me dis-je qui transformait cette femme et ces deux hommes immobiles en des sportifs de haut niveau, aucun des trois corps ne se distinguant par des convulsions remarquablement appuyées, aucun ne s'étant porté en tête en signe de préséance dans la douleur. L'opération, car c'en était une, se déroulait dans la plus grande dignité. Ce qui rendait le choix encore un peu plus compliqué, c'était la possibilité que ce fût glissé parmi eux, quelque âme en peine, habituée des cimetières, qui après une salutation rapide à un proche, continue d'errer parmi les morts en espérant le meilleur pour celui qui les a quittés, en espérant qu'il entende cette litanie chaque semaine renouvelée, ou tout simplement en quête d'un peu d'air en ces journées de grandes chaleur, ce qui expliquait d'ailleurs que la dépouille d'Alfred Maznec eût été si vite enterré.
Je remonte la rue Froidevaux. Je me souviens nettement des moellons qui donnent au cimetière Montparnasse l'aspect triste d'un lieu à l'abandon, les moellons qu'alors en ce mois de décembre, longeant ce mur interminable que la rue Victor Schoelcher interrompt brutalement, je n'apercevais pas, contrairement à toutes les fois, avant ou après ce merveilleux mois de décembre, où j'avais dû, à contre coeur, emprunter cette rue. Ils ne servaient à rien , les moellons, ce jour-là, le mur lui même, pourtant si monotone, si grisâtre, si épais, si haut, ne servait à rien, car rien en cette fin d'après-midi n'aurait pu détourner mon regard, aucune voix s'échappant de ce cimetière avec assez de désespoir ou d'amour pour traverser le mur, percer les moellons, aucune Eurydice d'aucune tombe n'eut crié assez fort pour me ralentir, pour m'immobiliser, pour obtenir que je me retourne, insensible, indifférent et amoureux.
Je marche vers la place Denfert-Rochereau, porté par le vent et le froid, je marche avec légèreté, avec la légèreté qu'insuffle le froid, car je l'ai complètement oubliée, j'ai oublié qu'elle m'attend, je longe le mur sans un regard pour les moellons devenus lisses, tandis qu'Alfred Maznec, lui, remonte la rue Blomet, en direction, justement, de la rue de la Convention, où, si la neige ne tombait pas, si les moyens de transport n'étaient pas à l'arrêt, je me rendrais moi aussi, puisque c'est au croisement de ces deux rues, la rue Blomet et la rue de la Convention que nous habitons, elle et moi, moi chez elle. Mais la neige, le froid, les grèves sont venus tout bouleverser. Désormais, je n'ai plus de raison de me rendre rue de la Convention. Je me dirige vers la place Denfert-Rochereau, et elle, qui n'oublie rien, qui ne peut réprimer ses larmes, le sait et m'y attend.
Alfred Maznec arrive chez lui, j'imagine. Que fait-il ? Il tourne en rond, un peu. Il s’assied et réfléchit à ce qu’il a fait de sa journée. Pas grand-chose. Cette grève qui fait la une des quotidiens, il commence à s'en désintéresser. Ca n’a pas toujours été le cas.
Entre moi et Alfred Maznec, tout n'aura été qu'une histoire de cimetière. Je ne le connais pas, c'est pourtant une certitude.
Je rentre dans le cimetière Montrouge, je me dis qu'Alfred Maznec n'y sera pas mal. Perdu au milieu de ces tombes, un peu à l'écart de la grande ville, il y sera à sa place. Encore faut-il trouver cette tombe dans laquelle il desséchera agréablement. Très lentement, aux quatre coins du cimetière, des gens agitent leur tête et leur bouche silencieusement, donnant chacun l'impression d'avoir un jour fréquenté Alfred Maznec. Finalement, un gardien m'indique un regroupement. Je m'approche, lentement, le bégonia dans les bras. Les employés s'affairent au tour du cercueil, quelques mots ont peut-être été prononcés. On me regarde avec indifférence, je m'approche encore de quelques mètres. Je veux voir la tombe être avalée.
Pour excuser ma présence parmi eux, les mains encombrées par le bégonia, ayant renoncé à m'adresser à une personne en particulier, pour expliquer cette intrusion, je lance à la cantonade au moment même où la tombe commence sa descente invitant chacun au recueillement, qu'Alfred dont j'ai si longtemps été le voisin aimait beaucoup les bégonias et qu'il serait sans doute ravi, si toutefois, il peut être ravi par quoique ce soit après l'extinction de ses fonctions vitales - je raye ce passage -, qu'il verrait sûrement dans ce bégonia déposé sur sa tombe, un salut discret et chaleureux, même si l'aspect maladif, pour ne pas dire mortifère du bégonia, pensais-je, en proie à une sorte d'étourdissement provoquée par l'impression qu'entre chaque mot prononcé le temps s'immobilisait, devait faire l'effet inverse, tout déplumé, sans touche de couleur autre que la sanie blanche et corrosive que le sien arborait aux mêmes endroits que le mien. L'assemblée, qui en réalité ne prêtait qu'une attention polie à mon charabia, devait jugeait maladroit de saluer la mémoire d'Alfred Maznec au moyen d'une plante qui puait la mort. (Quelqu'un n'ayant vraiment rien d'autre à faire aurait pu y voir un memento mori floral, surgi trop tard). A moins, me dis-je, car décidément, il n'était plus possible d'empêcher ma cervelle de tourner à vide, qu'ils trouvent au contraire ce geste très naturel, car personne n'avait jamais réussi à vraiment le cerner, si calme, si discret, si solitaire, qui sait ce qui lui passait par la tête, pas de nouvelles depuis si longtemps, rien. J'ai attendu que l'opération s'achève, je me suis approché de la tombe, flambant neuve, et alors que je déposais le bégonia, la femme s'est approchée de moi : Alfred était mon mari, nous avions beau ne plus être ensemble depuis longtemps, je ne lui connaissais pas de passion particulière pour les fleurs.
16:20 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
03.08.2006
Bis begonia
Alfred Maznec remonte la rue Lecourbe. Il tourne à gauche, lui. Dans la rue Blomet. Cela fait une demi-heure qu’il marche. Il rentre chez lui. Nous sommes nombreux dans son cas, à marcher chaque matin et chaque soir, parfois plus d’une heure. Dans le froid, posant précautionneusement le pied sur la chaussée verglacée. Personne ne trouve à se plaindre. Au début, les vieux réflexes ont resurgi, ces planqués de fonctionnaires, ils ne respectent rien ni personne, tous les employés qui risquent de perdre leur emploi à cause d'eux, bien au chaud, à attendre que le gouvernement recule, une loi qui ne les concerne même pas. Très vite, l’ambiance a changé, l’opinion a tourné. Il règne une espèce de féerie contagieuse. Les gens ont l’air heureux. On fait du stop, une voiture s’arrête aussitôt. Souvent, il est vrai, elle est déjà à l’arrêt, bloquée dans des files interminables de voitures, elles-mêmes à l’arrêt. Les plus courageux marchent, je marche, Alfred marche, et pour se réchauffer, rompre la monotonie du trajet s'accordent régulièrement des pauses rapides, des pauses délicieuses, dans des endroits salis par la boue que chacun amène sous ses pieds, empuantis par la cigarette, bondés et chaleureux, des endroits où la plupart ne se serait jamais arrêté. Un café, s’il vous plaît. Un vin chaud. Un grog. Ah !, oui, un grog, c’est une bonne idée. Bientôt, les fêtes de Noël vont tout arrêter. Je n'aimais déjà plus cette obligation festive, qui longtemps avec bonheur m'envoyait en Normandie dans la grande maison familiale à colombages. Au salon, encadré à ses extrémités par deux cheminées se faisant face, l'une dédiée aux "flambées" d'hiver, l'autre ornée d'instruments de cuisines en cuivre, et pour cette raison, préposée aux cadeaux qui débordaient toujours des pieds de l'immense sapin qui avait été installé à sa gauche, la famille réunie au grand complet, essayant de faire croire aux plus jeunes à l'existence du père Noël, ce qu'un cousin s'était empressé l'année d'avant de contredire, les douze coups de minuits sonnés, ouvre le champagne, se congratule, s'échange les cadeaux. Il y a longtemps que la cheminée avait disparu, il y a longtemps que l'on se débrouillait chacun de notre côté pour essayer de recréer ces souvenirs d'enfance, longtemps que le charme était rompu. Il va l'être une seconde fois. Noël, briseur de grève. Mieux qu'aucun syndicat passant un accord derrière le dos des syndiqués. Le charme est rompu, définitivement. On espérait, pourtant. On ne pouvait s'empêcher d'espérer qu'au retour des vacances, le froid persisterait, la neige tomberait encore, les salariés, inspirés par la mansuétude de la nature, prolongeraient leur mouvement. Rien. Le charme, bientôt, va être rompu, à jamais. Quand je tourne à droite, boulevard Pasteur, le charme opère encore. Je ne sens pas le froid, ou, si je le sens pénétrer sous les nombreuses couches, j'ai l'impression que c'est pour mon bien, qu'il m'aiguillonne, qu'il libère en moi des énergies insoupçonnées, j'accélère. Je remonte le boulevard Pasteur jusqu’à la place de Catalogne, j'enjambe l'avenue du Maine et je pénètre dans la rue Froidevaux. Devant moi s'étale, le cimetière Montparnasse. Tous ces morts. Une place peut-être dans un caveau familial était-elle alors déjà réservée pour Alfred Maznec ? Je me moque de ce mur, je ne le vois pas. D'un saut, je l'escamote.
Comme je n'avais pas du tout l'intention d'ouvrir la lettre, je me suis contenté de rapatrier les caisses qu'Alfred Maznec avait laissées et dont j'étais persuadé que moi seul aurais le courage d'y jeter un oeil avant qu'elles ne finissent tout d'un bloc dans une usine de recyclage de papier. J'hésitais, en revanche, à prendre avec moi le bégonia posé en évidence dans la chambre, dont je pouvais à bon droit, me croire le destinataire. En l'emportant avec moi, je prenais le risque de répéter des gestes vieux d'à peine six mois. De décrire à nouveau, avec les mêmes mots, le même agacement, les bouleversements ridicules que cette intrusion avait provoquées. je prenais le risque de me retrouver six mois en arrière, regardant bêtement un bégonia, comme au premier jour, pas le premier janvier, date à laquelle, l'incompréhension me décida à évoquer feuilles, racines et fibrilles, mais la veille, le recevant des mains de cet ami que je n'ai plus revu depuis, presque ébranlé par cette apparition qui se dégorgera en auscultation, embarrassé par cette inexplicable présence et incapable depuis de trouver un usage même décoratif à ce présent.
Et, déjà, comme dans un mauvais rêves, les mêmes questions revenaient : ne faudrait-il pas le déposer aux pieds des poubelles dans l'arrière-cours de l'immeuble avec la certitude, déjà évoquée, que le pot et son contenu trouveront aussitôt preneur, ou, au contraire, parce que l'étrangeté sans être identique n'en est pas moins forte, ce bégonia, au deuxième degré pour ainsi dire, le garder avec moi, m'en occuper, ou, pour varier les plaisirs, recommencer un journal, un journal, second lui aussi, le laisser là, et tenir la chronique de sa mort, faute d'eau, de lumière, de musique ma main glissant chaque jour la clef dans la serrure, venant en voleur contempler le lent travail de la dessiccation, au bout de quelques semaines, si bien habitué à entrer en voleur dans cet appartement que je m'y sentirais comme chez moi, un second chez moi, un chez moi de culpabilité, un déversoir à miasmes, constater sa mort, dûment enregistrée dans ce second journal ? Chaque jour revenir dans l'appartement, ne plus m'étonner de son agencement, ne plus m'écrier devant la viduité du lieu, vide et veuvage, mais quel deuil ?
Brisons-là. Ou plutôt, comme dirait Ponge : brisons la, en parlant de la croûte. Car, il me vient une idée lumineuse : donner à ce bégonia en pot, ce nouveau bégonia, le destin de son propriétaire premier. Par la fenêtre, le corps à moitié penché, en raison du mouvement des bras le laissant choir, entraînant mon corps après eux dans un léger mouvement de bascule par dessus la balustrade, regardant pot et bégonia s'amenuiser au fil de la chute et se briser.
...
19:30 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
31.07.2006
Alfred Maznec
Alfred Maznec descend de chez lui. Où se rend-il ? Il achète les journaux, les parcourt, installé dans un café. Alfred Maznec remonte chez lui. Que fait-il ? Il tourne en rond, un peu. Il s’assied et réfléchit à ce qu’il a fait de sa journée. Pas grand-chose. Cette banlieue qui fait la une des quotidiens, parce qu'elle brûle, il s’en désintéresse. Ca n’a pas toujours été le cas.
Alfred Maznec a toujours été effacé. Il y a dix ans. Je descends la rue Lecourbe. Je ne connais pas Alfred Maznec. Alfred Maznec ne me connaît pas. Lui, remonte la rue Lecourbe.
Alfred Maznec est une personne que l’on ne remarque pas, on passe à côté d'Alfred Maznec, une tâche de couleur subsiste quelques secondes, une chemise ou un pantalon, qui s'estompe pour laisser place à un autre passant. Rien en lui n'est remarquable, ce qui, après tout, quand on marche, quand on entre dans un magasin, quand on grimpe dans le bus, est la chose la mieux partagée. Alfred Maznec, tout comme moi, aurait pu marcher des heures, aurait pu tourner en rond autour du pâté de maison, un pâté de maison pris au hasard ou celui auquel son immeuble appartient, ralentir au fur et à mesure de l'effort, se courber un peu plus à chaque tour, on ne l'aurait remarqué que l'espace de quelques secondes pour l'enfouir aussi vite sous la liste des courses, sous les cris d'un enfant, sous les vociférations d'un automobiliste à bout de nerfs, et, lui, tournant en rond et tournant encore.
Moi non plus, il n’y a pas de raison pour qu’il m’ait remarqué. A un moment, nos corps se croisent, pourtant. Mais je marche trop vite. Ni le vent ni la neige ne peuvent ralentir ma progression. Je disparais au loin. J’ai tourné à droite dans le boulevard Pasteur. La route est encore longue pour rentrer chez moi. L’heure est aux grèves des transports en commun. Tout le monde est à pied.
C'est comme si j'avais toujours connu Alfred Maznec. En arrière. Alfred Manec est là déjà, dix ans plus tôt. A peu près. 1986. Manifestations étudiantes d’une certaine importance. Du bruit, des rires, des refus, des convictions, de la joie, jusqu’au drame. Malek est mort. C’est fini. Alfred est là. Il manifeste avec les étudiants. Il étudie. Il est étudiant. Il a vingt-deux, vingt-trois ans.
Il a été jeune aussi Alfred Maznec, c’est difficile à imaginer. Dans son appartement actuel, il est difficile de se le représenter en bermuda, en chemisette, avec des sandales bleues marines, la lanière attachée par une boucle métallique, le devant de la chaussure piquée de trous dessinant la corolle d'une fleur. En réalité, il est difficile de se représenter quiconque dans cet appartement. S’il n’était pas aussi grand, on aurait l’impression d’être dans une chambre d’hôtel, sans l’apparat de mauvais goût des hôtels de luxe, sans celui chiche et froid d’un motel cher à Bruce Bégout. Et des caisses. Avant de tomber nez-à-nez avec le bégonia, je les ai aperçues dans un placard, dont j’avais ouvert la porte, comme toutes celles que compte l'appartement. Et comme je préfère faire comme si cette lettre n’existait pas, comme s’il s’agissait d’une coïncidence, je suis retourné au placard, j’en ai rouvert la porte. Des caisses dont le contenu est impeccablement rangé. (Tout dans le bureau que j’occupe au cinquième étage d’une tour impersonnelle est impeccablement rangé. Ce n’est pas que je sois maniaque seulement l’ennuie commande de s’occuper comme on peut. Impeccable. Les idées claires. Un grand sens de l’organisation. On imagine volontiers les appréciations qu’un supérieur peut porter à l’occasion de l’évaluation annuelle qui vaudra à certains avancement, augmentation, prime, aux autres, indifférence ou la porte.)
je jette un coup d'oeil rapide. Ce qu'il y a d'étrange dans ce capharnaüm ordonné, c'est cette impression d'accumulation vaine, d'entassement superficiel, coups de coeur sans lendemain, brusques curiosités, mis en forme avec le sérieux que l'école dans l'esprit du jeune élève consciencieux verse à moitié, l'autre moitié, restée apparemment vide, est en réalité d'un gaz incolore, sous la pression duquel, ce savoir explose en petites bulles de souvenirs incertains, faute d'intérêt, faute de goût - comment le reprocher. Des fiches, des ruines, des traces, des vestiges.
Devant moi se dresse un enfant que tout enthousiasme, que rien n'intéresse. je le sais, je suis cet enfant, cet adolescent, un livre à la main, que la lecture a laissé intact, contrairement aux voyages incessants dans un sac, dans une poche, ou à ces accès d'émotion subits, le désir irrépressible autant qu'inexpliqué de rattraper le temps perdu qui cornent, plient, raturent - sans rien faire qu'effleurer la surface des pages, échos de mots dispersés par l'émotion aussi vite retombée.
...
17:35 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
30.06.2006
L'humus de l'habitus
C’est le temps qui nous perd. C’est bien fastidieux d’enfiler d’abord sa chemise, puis sa culotte, et le soir de se traîner au lit et le matin de se traîner hors du lit, et de mettre toujours un pied devant l’autre. Il n’y a guère d’espoir que cela ne change jamais.
Ma plante verte, aussi, a eu à subir la roborative action du quotidien, cette ouverture première au réel. Elle ne se lève pas, elle est toujours levée, elle ne se couche pas, elle transforme au rythme du passage du jour et de la nuit oxygène en gaz carbonique et inversement, elle ne ploie pas sous la lassitude, elle fane, elle non plus ne peut éviter les outrages du quotidien, les gouttelettes d’eau que j’asperge sur ses feuilles, la terre que j’égalise, la musique que j’écoute et dont elle doit accepter en silence d’endurer les stridences, le fumet des plats ratés, cette agitation quotidienne, la mienne, qu’à force de subir, pour son bien rarement, pour le mien le plus souvent, a peu à peu pris le visage d’une bouture autour de laquelle serpente sa lente poussée vers le haut : c’est son drame, c’est la condition sine qua non de son existence, sans laquelle aucune vie, la sienne encore moins, ne serait possible.
A force, j’avais cru ce pas de deux aussi implacable que le fait de respirer – encore que respirer, il n’y avait guère de doute que je puisse m’en passer – disons plutôt que de prendre le métro pour gagner la banlieue dans laquelle se dressait une de ces tours de verre impersonnelle dont je gravissais les étages cinq fois par semaine pour mieux les redescendre, le soir venu. Il s’est produit un événement considérable. Insignifiant et considérable à la fois qui a bousculé mon quotidien. Du moins, qui a substitué à mes habitudes d’autres habitudes, d’autres mots grognés, d’autres trajets parcourus sans plus en avoir conscience, un ensemble de gestes, de regards, de hochements du corps et de l’esprit, qui, dans un premier temps, en bouleversant mes habitudes d’alors, ont créé l’illusion de répudier mon quotidien, d’arracher mon existence à la fatalité du réel.
Un événement considérable, non en raison de sa rareté, non en raison de son incidence sur le cours du monde, mais en raison de sa proximité. Il s’est produit devant moi, à mes pieds précisément. Il eût suffi d’un bref instant d’inattention, un voisin croisé dans la cage d’escalier, un oubli qui m’eût contraint à rebrousser chemin, il eût suffi que cette conjonction, que l’intersection de ses deux trajectoires fût défaite par le temps pour que faute d’en être le témoin, l’événement perdît aussitôt toute consistance et même toute consistance et bientôt toute réalité.
Alfred Maznec habitait en face de chez moi. Non content d’habiter en face de chez moi, il a attendu que je descende les poubelles, c’est-à-dire que, justement, je mette une certaine distance entre lui et moi, cinq étages précisément, pour mieux se jeter sur moi. Alfred Maznec, alors que je descendais les poubelles, s’est jeté du cinquième étage. J’ai d’abord eu peur. Pas pour lui, pour moi. C’est qu’il aurait pu tomber sur moi. On voit la scène : je le sauve de la mort qu’il recherche et me retrouve là même où il était, semble-t-il, pressé de se rendre. La peur a rapidement laissé place à la stupéfaction. C’était la première fois que j’assistais en direct de Bagdad ou d’ailleurs à la mort d’un homme. Puis la dégradation de l’image de son corps étalé sur le macadam a laissé place à la curiosité. Alfred Maznec était ce que l’on appelle nommément un homme discret. Voisin de moi, et en termes courtois, il m’avait quelques années auparavant confié un jeu de clefs pour, avait-il expliqué, arroser ses plantes vertes en son absence. Je soupçonnais que, comme moi avant que sa mort ne réveille les rares choses que je savais de lui, il ne se souvenait plus me les avoir confiées. Alfred Maznec était un homme discret. De son appartement, il était rare que proviennent des bruits. C’était également un homme solitaire. Jamais on n’entendait la sonnerie de sa porte retentir. Et lui-même se faisait rare dans l’escalier. Des souvenirs plus ou moins artificiels remontaient. Homme solitaire. Silencieux. Célibataire. Sans famille. Possède des plantes. Jamais je n’avais eu à les arroser. Existaient-elles ? Avaient-elles jamais existé ? La curiosité grandissait. Je laissais s’écouler une semaine, une semaine pendant laquelle aucun membre de la famille, aucune connaissance n’avait donné signe de vie, une semaine pendant laquelle je gardais l’œil braquet sur le judas à espionner les mouvements de la cage d’escalier. Personne. Personne depuis l’inspection de routine que la police, guidée par la concierge, avait effectuée. J’ai fini par me décider. L’appartement était rangé impeccablement. La fenêtre du drame avait été refermée. Après un tour rapide, je tombais nez à nez avec une plante : un bégonia ornemental. Semblable au mien. Personne, semble-t-il, n’y avait touché, car en soulevant le pot, je découvris une lettre sous la soucoupe, une lettre qui m’était adressée.
20:40 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (25) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
15.05.2006
Le champ de rose(s)
Lassé cependant de jouer les Robbe-Grillet, décrivant feuille après feuille chacune des aspérités d’un monde réduit à ses quartiers, j’acceptais de me confondre à mon essence de jardinier mécréant à condition d’exclure de mes pensées mon bégonia pour lui préférer d’autres plantes, d’autres fleurs. Avec cette grave question – en attendant que la lassitude cesse, en attendant de trouver au bégonia un aspect neuf, en attendant une hypothétique floraison, en attendant un improbable dieu des bégonias, Bégodot – pour vade mecum : quel prénom ?
L’idée, il faut dire, m’avait déjà traversé l’esprit. Plus d’une fois en passant en revue les différents prénoms contenus dans mon répertoire, j’avais été frappé par la prolifération des jeunes filles en fleurs : Rose, Iris, Hortense, Marguerite, Capucine ; ou en fruit, Cerise, Clémentine.
Et, je l’avoue, je n’avais pu m’empêcher de me demander à quoi ressemblait au sens propre une jeune fille, à force de suggestions terriennes, labourant et labourant encore l’inconscient, de ses fibrilles puissant dans la terre la nourriture de son épanouissement, qui aurait fini par s’identifier à son prénom.
Prenons Rose. Une tignasse colorée de jeune punkette. Des épines en guise de piercings. Voilà pour un hypothétique goût du jour. Une mort rapide : overdose. Il est difficile de se défaire de cinq siècles de poésie. Cette vêprée !, cette vêprée !
Rose, donc. Marcel Duchamp, bien sûr. Qui dans ses folles virées parisiennes, maculé de mascara, dégoulinant de rouge à lèvre, se faisait appeler Rose Sélavy. Ou plutôt Rrose Sélavy, c’est-à-dire encore : Eros, c’est la vie. Merveilleuse trouvaille faisant du travesti, femme et homme pour satisfaire à l’analyse freudienne d’un désir non pas androgyne mais masculin aussi bien que féminin, le visage humain d’une rose. Nous voilà bien loin de notre punkette ronsardisée.
Mon amie Rose, mettons Rose Durand ou Rose Bergeot, pour devenir ce que son prénom la destinait à être n’avait pas besoin de dessiner des arabesques pointillistes sur son bras à l’aide de seringues, il lui fallait retrouver l’homme en elle, en partie. La rose, attribut si historiquement féminin, prenait du poile aux joues, qu’il fallait à tout prix masquer en habillant les jambes de résilles, en allongeant les cheveux. Quelle supercherie ! J’appelais Rose, pour savoir, à tout hasard... Je fus traité de rosse. Ce qui ne manque pas de piquant.
13:05 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture

