01.01.2006
A la mémoire du général Stumm
« Je me suis procuré une carte de lecteur pour notre très illustre Bibliothèque impériale et, sous la conduite d’un bibliothécaire qui, fort aimablement, s’est mis à ma disposition quand je lui eus dit qui j’étais, j’ai pénétré dans les lignes ennemies. Nous avons parcouru les rangs de ce colossal magasin et, je puis te le dire, ça ne m’a pas autrement frappé : ces rangées de livres ne sont pas plus impressionnantes qu’une parade de garnison. Mais au bout d’un moment, j’ai commencé à faire des calculs dans ma tête, avec un résultat assez inattendu. Je m’étais dit avant d’entrer que si je me mettais à lire un livre par jour, ce qui serait évidemment très astreignant, je finirais bien tout de même par en venir à bout un jour ou l’autre, et pourrais alors prétendre à une certaine situation dans la vie intellectuelle, même si j’en sautais un de temps en temps. Mais que penses-tu que me réponde le bibliothécaire quand je vois que notre promenade s’éternise et lui demande combien de volumes contenait exactement cette absurde bibliothèque ? Trois millions et demi, me répondit-il ! Au moment où il me dit cela, nous en étions à peu près au sept cent millième : dès ce moment, je n’ai plus cessé de calculer. Je t’en épargne le détail ; de retour au Ministère, j’ai repris encore une fois le calcul avec un crayon et du papier : de la manière que je l’avais envisagée, il m’aurait fallu dix mille ans pour venir à bout de mon projet !
A ce moment, j’ai senti mes jambes comme paralysées, le monde entier réduit à un vaste maelström ! »
Le général Stumm n’aime pas les livres. On ne lui reprochera pas. Et plutôt que de s’attaquer à cette tâche inhumaine, on comprend qu’il ait préféré tourner talons, après les avoir fait claquer. Notre contemporain, il eût été bien inspiré de s’aventurer en ces lieux, il y aurait trouvé de quoi satisfaire son peu de goût pour la lecture. Car si, comme la perspective de ces rangées surchargées d’ouvrages, Internet fait naître chez le flâneur le plus profond désespoir, rien ne justifiait que Stumm, spécialiste des parades de garnison, capitulât si facilement : de ces livres, faire des barricades ou, mieux, ajouter à l’effroi en l’exagérant de quelques réflexions militaires ornées de son nom et de son grade.
Il est difficile pour un esprit bien peu versé dans l’informatique de transformer une toile en une tenue de guérilla. D’autres le font très bien. En revanche, contribuer à l’essor de ce terrain vague est à la portée de tous – de moi. Bien sûr, cette pollution ne saurait être satisfaisante qu’à condition de jouer réellement son rôle odoriférant. Etre lu, c’est-à-dire, après avoir perdu mon temps à chercher ce que jamais je ne trouvais, avoir parcouru des sites dénués d’intérêt et miraculeusement apercevoir la coruscation d’une améthyste ensevelie sous des gravats, qu’à son tour un égaré, un seul, découvre cette adresse et abandonne quelques secondes de son temps pour en déchiffrer les premières lignes ; ma vengeance (souriante) alors atteindra son but. Bienvenue.
A ce moment, j’ai senti mes jambes comme paralysées, le monde entier réduit à un vaste maelström ! »
Le général Stumm n’aime pas les livres. On ne lui reprochera pas. Et plutôt que de s’attaquer à cette tâche inhumaine, on comprend qu’il ait préféré tourner talons, après les avoir fait claquer. Notre contemporain, il eût été bien inspiré de s’aventurer en ces lieux, il y aurait trouvé de quoi satisfaire son peu de goût pour la lecture. Car si, comme la perspective de ces rangées surchargées d’ouvrages, Internet fait naître chez le flâneur le plus profond désespoir, rien ne justifiait que Stumm, spécialiste des parades de garnison, capitulât si facilement : de ces livres, faire des barricades ou, mieux, ajouter à l’effroi en l’exagérant de quelques réflexions militaires ornées de son nom et de son grade.
Il est difficile pour un esprit bien peu versé dans l’informatique de transformer une toile en une tenue de guérilla. D’autres le font très bien. En revanche, contribuer à l’essor de ce terrain vague est à la portée de tous – de moi. Bien sûr, cette pollution ne saurait être satisfaisante qu’à condition de jouer réellement son rôle odoriférant. Etre lu, c’est-à-dire, après avoir perdu mon temps à chercher ce que jamais je ne trouvais, avoir parcouru des sites dénués d’intérêt et miraculeusement apercevoir la coruscation d’une améthyste ensevelie sous des gravats, qu’à son tour un égaré, un seul, découvre cette adresse et abandonne quelques secondes de son temps pour en déchiffrer les premières lignes ; ma vengeance (souriante) alors atteindra son but. Bienvenue.
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