30.01.2007
Voeux bégoniesques
Un mot d’encouragement, adressé à moi-même, mon plus fidèle lecteur, pour entamer cette nouvelle année. Les vœux, si mes souvenirs sont bons, peuvent être formulés jusqu’au dernier jour du mois de janvier.
Un mot obtenu de manière assez artificielle par le truchement d’Elisabeth Costello. Au gré de sa tournée commémorative, petite mort avant celle définitive, Elisabeth Costello, l’écrivain imaginée par Coetzee, abandonne derrière elle des considérations sur la littérature auxquelles, elle-même, a de plus en plus de mal à croire. La lassitude d’une croisière entre petit-bourgeois, l’ennui d’une salle emplie de professeurs de seconde zone, l’hôtel, l’aéroport, un singe kafkaïen en guise de compagnie, son fils, les derniers vestiges d’une vie de romans. Même pour ces derniers, l’éternité n’a, soudain, plus rien d’assuré.
« La Bristish Library ne va pas durer éternellement. Elle aussi va s’effriter et tomber en ruine, et ses livres tomberont en poussière sur les rayons. Et, de toute façon, bien avant cela, à mesure que l’acide ronge le papier, et qu’il faut faire de la place, les mauvais livres, les non-lus et les indésirables seront charriés vers un endroit ou un autre prévu à cet effet et jetés dans une fournaise, et toute trace en sera effacée du catalogue principal. Après quoi, ce sera comme s’ils n’avaient jamais existé. »
Les mauvais livres au pilon, soit. Heureusement, cette seconde mort, l’oubli après la désintégration physique, nourrit une vision grimaçante et réjouissante à la fois.
« Voilà qui constitue une alternative à la vision de la Bibliothèque de Babel, plus troublante à mes yeux que la vision de Jorge Luis Borges. Non pas une bibliothèque dans laquelle coexistent tous les livres concevables, passés, présents et futurs, mais une bibliothèque de laquelle seraient absents des livres réellement conçus, écrits et publiés, absents même de la mémoire des bibliothécaires. »
Entre le dictionnaire qui porte en lui tous les livres d’une époque, état toujours pour partie révolu, car telle est la fatalité du dictionnaire, enregistrer les usages lexicaux dans une espèce de course perdue d’avance, et les résultats le plus souvent non avenus du malheureux qui a puisé dans ces innombrables virtualités la matière d’un écrit, il n’est guère de raison d’écrire. La mort par l’oubli, l’effacement par l’acide : « Nous ne pouvons pas plus compter sur la British Library ou la Bibliothèque du Congrès que sur la réputation elle-même pour nous sauver de l’oubli. »
L’oubli, même pour un matérialiste bon teint, a quelque chose d’insupportable. L’immortalité que l’on refuse aux illusions divines, la gloire nous la refuserait en retour. La peur de l’oubli, c’est un peu l’écho de superstitions imparfaitement enfouies chez un positiviste évitant une échelle.
Il est vrai que mon œuvre végétale, personne non plus ne s’en souviendra. Un jour viendra où le pourrissement effacera sa triste physionomie, ce sera le début d’un nouveau cycle. Le bégonia ne se sait pas condamné à l’oubli, encore qu’il soit spécial ; n’étant moi-même pas spécial, je ne le sauverai pas non plus de l’oubli. Sa condamnation porte donc les germes de la mienne, quelques traces bientôt effacées, évidence qui ne demandait pas la lecture de Coetzee, on s’en doute. Il y a longtemps que j’ai choisi la sérénité des modes d’emploi aux désillusions du vélin – sans compter que celui-ci, de toute évidence, se serait toujours refusé à moi, ajoutant à la frustration de l’écrivaillon, l’impossibilité de se savoir mortel parmi les immortels.
Il reste qu’il n’est pas exactement pareil d’être oublié rapidement ou d’être lentement digéré, même si à l’échelle d’un temps géologique, simple hypothèse, la différence est risible. D’être oublié de tous, tout de suite, à l’image d’Alfred, ou de l’être imperceptiblement, comme les écrivains évoqués par Costello, dont les bibliothèques, elles-mêmes, sont incapables de garder la mémoire. Le second oubli est certainement plus accablant. Il a quelque chose de radical.
Peut-être Alfred voulait-il échapper à celui-ci, nous disant avec sa chute, qu’il préférait à l’ensevelissement progressif de son œuvre sous d’autres, innombrables et intarissables, l’oubli humble, l’oubli modeste d’une mort sèche, si l’on peut dire. En un sens, ce que le romantisme y perd nourrit d’autant une sérénité quotidienne dépourvue d’ambition mais pas d’accalmie. Le mieux encore, et c’est ce qui me redonne de l’ardeur, est de pouvoir continuer d’écrire en se sachant, malgré tout, destiné à un oubli rapide et indolore. On se sent débarrassé de tout poids, celui-là même qui, sans doute, entraîna trop vite Alfred Maznec, vers le sol. On se sent léger, frissonnant, semblable à ces feuilles à la fois frêles et sévères qui s’agitent en ma direction au moindre courant d’air.
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