31.12.2006
Bilan
Je suis malade, nous sommes le 31 décembre, tout va bien - tout est bien qui finit bien. L'année écoulée s'apprête à se refermer sur elle-même, la parenthèse 2006 attend d'être close, cette année ouverte par l'irruption d'un bégonia va connaître son dénouement, doucement, sans vocifération particulière, au lit, avec un rhume, tandis qu'au loin retentiront les cris annonçant la nouvelle année, n+1 - au revoir bégonia. Il est tentant, en effet, de mettre un terme à cette collaboration, à cette collocation de fortune. D'autant qu'une parenthèse, n'est-ce pas tout ce qu'aura représenté ce bégonia dans ma vie ? Qu'a t-il, au fond, modifié ?
Faire le point - selon l'immémorial conseil, socrato-panurgique - d'autant plus impératif que l'on ne sait guère de quel point il s'agit, quel point il faut scruter. Un point de côté ? Un pixel biologique - la cellule ? Un point abstrait : moi, toi. Un point mémoriel : je croyais à ça, entre temps je suis devenu un vieux con : que s'est-il donc passé ? Faire le point, pour quoi faire ? Le mot embarrasse ; mieux vaut parler de bilan, alors. Faire un bilan. Quelle expression atroce ! Me voilà réduit à un ensemble de chiffres livrés en pâture à une horde de comptables. Et pourtant ! Un an s'est écoulé. Un an depuis lequel le bégonia a échu chez moi. Que s'est-il passé pendant cette période ? Pas grand chose. Alfred est mort, le bégonia n'a pas poussé, il n'a pas non plus fleuri. Il n'a pas même rempli son office. Quel office ? Celui, qu'après coup, j'ai espéré qu'il remplirait : modifier imperceptiblement mon quotidien, si bien qu'il devienne profitable d'en noter les transformations. Cela n'a pas été le cas. En un sens, il a permis au diariste de dégorger le trop plein de souvenirs, mais ces souvenirs, à en croire le rythme de leur publication, n'étaient pas si nombreux ou pas si importants. J'ai été un diariste accompli, un diariste qui n'avait pas grand chose à dire - à défaut d'en avoir à faire, car, selon une loi bien connue et, somme toute, logique, plus un diariste écrit, moins il agit ou pour le dire autrement, plus un diariste a à écrire, moins il a le temps de s'agiter. Ici, que l'on ne se méprenne pas, on peut, j'en suis la preuve, ne rien faire ni écrire.
On peut aussi bien voir la chose sous un angle différent et suspecter que les belles envolées dont j'ai privé ces pages, bien que rendues possibles par cette intrusion, se seront finalement taries à cause d'elle. Mais, n'est-ce pas là, trop reprocher à un bégonia qui ne demandait qu'un peu d'eau et d'oxygène si bien, d'ailleurs, qu'il n'est pas absurde de se demander si le résultat n'eût pas été le même si en lieu et place du bégonia, il m'avait été offert une imitation artificielle, aux chairs plastifiés, aux colorations de feutre, aux formes découpées par les ciseaux d’un enfant triste ?
Je remarque également que plus le terme s'approchait, ce point que je fixais, en ignorant qu'il s'agissait en réalité d'une date, moins j'écrivais. J’aurais dû me douter que mon obsession de la symétrie exigeait que le dernier mot intervienne le dernier jour de l'année où le premier mot fut couché. Ce qui expliquait ce tarissement des angoissés : la peur de finir.
Un cycle s'achève. Un autre commence. Et toujours l'illusion de pouvoir recommencer à zéro. Seulement, cette année, il en ira autrement. Parce que les illusions ne sont utiles que quand elles sont efficaces, et celle-ci ne masque plus rien ; et, surtout, parce qu'il n'y pas eu de vainqueur. Nous sommes tous deux toujours debout, à nous regarder par-dessous, à faire semblant de nous ignorer, à scruter la moindre de nos respirations. Je ne ris pas. Je ne divague pas. Le bégonia le sait, lui. Dès le premier jour, un combat à mort s'est engagé entre nous. J'ai mis un peu de temps à le comprendre. Or, on ne décrète pas comme ça la fin d'un combat. Et ce ne sont certainement pas quelques milliards d'individus décomptant en chœur la fin programmée d'une année qui me feront changer d'avis. Nous sommes là, tous les deux bien vivants, chacun à sa manière. Il n'appartient qu'à un seul être de nous départager : Alfred Maznec. En attendant, la lutte continue.
J'appartiens à une espèce en voie de surpopulation : l'anonyme dont un vague vague à l’âme donne à ses journées une consistance floconneuse. Mais moi, j'ai pour moi un voisin mort et un bégonia en pleine forme. L'année 2007 s’annonce échevelée.
15:45 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Littérature

