19.09.2006
Crème antirides aux extraits de bégonia
Alors que je pars travailler, je ne peux m’empêcher, dans le métro, de penser à Alfred Maznec engoncé dans son cercueil en grande conversation avec vers et insectes, lui, qui avait un goût prononcé pour le silence et la solitude – on ne manquera pas de relever la pathétique analogie formelle entre la rame de métro enfoncée sous terre et le cercueil. Je me dis qu’il aurait été judicieux de lui faire parvenir des échantillons de crème contre le dessèchement de la peau que j’avais reçus afin de rédiger une énième notice.
C’est très ennuyeux les peaux sèches quand on vient à mourir. Après quelques jours de ce régime funeste, privées de soleil et de compléments vitaminés, elles tombent sans espoir d’être remplacées. Il aurait fallu que je le mette en garde et que dans le même temps je le rassure. Il s’agissait rien moins que d’un remède miracle, le dernier-né des bureaux de marketing de L’Oréal, aux vertus apaisantes autant qu’amaigrissantes (encore que dans son cas, la surcharge pondérale ne risquait plus d’être un problème – il y a un certain nombre d’avantages à devenir cadavérique, on l’oublie trop souvent), vertus démontrées scientifiquement, eh oui chère madame. Je lui expliquerais comme je l’avais fait à l’attention de clientes (et désormais de clients) qui le valaient bien, comment l’utiliser, quels bénéfices ils en tireraient (bien qu’il était douteux que l’on puisse en tirer un quelconque bénéfice), quelles précautions prendre, point en réalité beaucoup plus important car il n’était pas douteux qu’en contre partie d’un bénéfice imaginaire, des dommages, bien réels, eux, en cas d’une mauvaise utilisation, puissent être occasionnés. Ce qui valait souvent des conseils tels que : pressez délicatement le tube pour extraire une certaine quantité de crème, ni trop, ni trop peu, recueillez la crème dans le creux de vos mains, étalez la sur la partie du corps que vous désirez hydrater, massez jusqu’à son absorption complète en prenant soin de ne jamais perdre de vue que la cornée ne doit pas être confondue avec de la peau. Contemplez le résultat. Je brode : vous sentez la fraîcheur, l’hydratation, le bien-être (au choix, l’important est le verbe qui suit) qui se propage partout dans votre corps, sur votre peau, quelque part dans le cosmos (au choix) ?
Je regarde le visage des passagers, pressés les uns contre les autres : où étaient-ils, ces gens si pressés de rejoindre leur lieu de travail quand on portait sa dépouille en terre ? Il n’y a pas à dire, tout le monde se fout d’Alfred Maznec, malgré ce que sa femme affirme selon quoi il aurait laissé une œuvre, sa femme dont il me reste, à moi, les derniers soubresauts de parfums qu’elle abandonnait avec grâce le jour de l’enterrement. Partie pour une autre vie, elle l’avait laissé à son grand œuvre, il avait continuait de travailler, sans que personne ne réussisse à se représenter la forme de son travail. Tout le monde s’en fout, Alfred. Non seulement, le monde avait ignoré sa mort, mais il ignorerait son œuvre. Comment pourrait-il en être autrement ? Rien. N’avait-il tout simplement rien à écrire, avait-il rapidement pris conscience que ce qu’il écrivait n’avait pas grande valeur et après avoir effacé toute trace de ses tentatives, il avait préféré cette posture à la recherche d'une autre vie. A moins qu’il se fût rêvé en Joseph Joubert ; il n’avait pas rencontré Chateaubriand mais un rédacteur de modes d’emploi. On a l’époque que l’on mérite.
Je ne connaissais pas Joseph Joubert jusqu’à peu, pas même un souvenir d’école presque effacé. Une recherche rapide m’apprend qu’il n’a jamais rien publié si ce n’est quelques articles. Et qu’il faudra que des amis proches publient ses carnets et sa correspondance ainsi qu’un hommage de Chateaubriand pour que son nom connaisse une relative postérité. Seulement, Maznec, à première vue, avait tout détruit, si tant est qu’il n’eût jamais écrit quoi que ce soit. Ce qui n’était pas assuré. Pouvait-on le considérer comme un nouveau Frenhofer, dont l’art est si prodigieusement en avance qu’il en est (banalement) invisible. Et devant les ricanements de Poussin, l’artiste de brûler son œuvre maîtresse (et maîtresse tout court) et lui avec. Frenhofer… Mais lui, au moins, avant de faire disparaître son œuvre l’avait-il peinte.
C’est très ennuyeux les peaux sèches quand on vient à mourir. Après quelques jours de ce régime funeste, privées de soleil et de compléments vitaminés, elles tombent sans espoir d’être remplacées. Il aurait fallu que je le mette en garde et que dans le même temps je le rassure. Il s’agissait rien moins que d’un remède miracle, le dernier-né des bureaux de marketing de L’Oréal, aux vertus apaisantes autant qu’amaigrissantes (encore que dans son cas, la surcharge pondérale ne risquait plus d’être un problème – il y a un certain nombre d’avantages à devenir cadavérique, on l’oublie trop souvent), vertus démontrées scientifiquement, eh oui chère madame. Je lui expliquerais comme je l’avais fait à l’attention de clientes (et désormais de clients) qui le valaient bien, comment l’utiliser, quels bénéfices ils en tireraient (bien qu’il était douteux que l’on puisse en tirer un quelconque bénéfice), quelles précautions prendre, point en réalité beaucoup plus important car il n’était pas douteux qu’en contre partie d’un bénéfice imaginaire, des dommages, bien réels, eux, en cas d’une mauvaise utilisation, puissent être occasionnés. Ce qui valait souvent des conseils tels que : pressez délicatement le tube pour extraire une certaine quantité de crème, ni trop, ni trop peu, recueillez la crème dans le creux de vos mains, étalez la sur la partie du corps que vous désirez hydrater, massez jusqu’à son absorption complète en prenant soin de ne jamais perdre de vue que la cornée ne doit pas être confondue avec de la peau. Contemplez le résultat. Je brode : vous sentez la fraîcheur, l’hydratation, le bien-être (au choix, l’important est le verbe qui suit) qui se propage partout dans votre corps, sur votre peau, quelque part dans le cosmos (au choix) ?
Je regarde le visage des passagers, pressés les uns contre les autres : où étaient-ils, ces gens si pressés de rejoindre leur lieu de travail quand on portait sa dépouille en terre ? Il n’y a pas à dire, tout le monde se fout d’Alfred Maznec, malgré ce que sa femme affirme selon quoi il aurait laissé une œuvre, sa femme dont il me reste, à moi, les derniers soubresauts de parfums qu’elle abandonnait avec grâce le jour de l’enterrement. Partie pour une autre vie, elle l’avait laissé à son grand œuvre, il avait continuait de travailler, sans que personne ne réussisse à se représenter la forme de son travail. Tout le monde s’en fout, Alfred. Non seulement, le monde avait ignoré sa mort, mais il ignorerait son œuvre. Comment pourrait-il en être autrement ? Rien. N’avait-il tout simplement rien à écrire, avait-il rapidement pris conscience que ce qu’il écrivait n’avait pas grande valeur et après avoir effacé toute trace de ses tentatives, il avait préféré cette posture à la recherche d'une autre vie. A moins qu’il se fût rêvé en Joseph Joubert ; il n’avait pas rencontré Chateaubriand mais un rédacteur de modes d’emploi. On a l’époque que l’on mérite.
Je ne connaissais pas Joseph Joubert jusqu’à peu, pas même un souvenir d’école presque effacé. Une recherche rapide m’apprend qu’il n’a jamais rien publié si ce n’est quelques articles. Et qu’il faudra que des amis proches publient ses carnets et sa correspondance ainsi qu’un hommage de Chateaubriand pour que son nom connaisse une relative postérité. Seulement, Maznec, à première vue, avait tout détruit, si tant est qu’il n’eût jamais écrit quoi que ce soit. Ce qui n’était pas assuré. Pouvait-on le considérer comme un nouveau Frenhofer, dont l’art est si prodigieusement en avance qu’il en est (banalement) invisible. Et devant les ricanements de Poussin, l’artiste de brûler son œuvre maîtresse (et maîtresse tout court) et lui avec. Frenhofer… Mais lui, au moins, avant de faire disparaître son œuvre l’avait-il peinte.
Un métro bondé, tôt le matin, se transforme en un puits obscur dans lequel on plonge les yeux sans apercevoir la surface liquide sur laquelle se refléterait le soleil, tout y est terne et gris – ou, alors, surgit la vie, mais c’est si inattendu que souvent on prend peur – et cette espèce de négatif de l’humanité, privée d’éclats, privée de vie risque chaque matin d'étaler sur la journée qui s'annonçait splendide, fraîche, indistincte, etc. un voile de mélancolie.
Ce spectacle matinal est à mes yeux la meilleure raison de croire en l’œuvre d’Alfred Maznec, de voir dans son suicide, non pas un abandon mais un point final. A quoi ?, voilà qui est incompréhensible. Je refuse de croire qu’il s’agisse d’un des truismes si répandus de notre époque, le silence en guise de refus : dans un monde où les mots ne disent plus rien, où un charabia plus ou moins abstrus vaut discours, il est loisible de voir dans le refus d’une œuvre, un acte de résistance. Peu m'importe. Il fallait qu’Alfred Maznec ait laissé une œuvre, ça m'est devenu vital. Un simple refus ne fait pas de lui un écrivain. Au mieux, de ce refus, il aurait pu espérer la reconnaissance tout à fait hypothétique des éditeurs croulant sous les manuscrits, des internautes croulant sous les commentaires, des consommateurs, sous les sollicitations commerciales, des citoyens sous la langue de bois. Et en épitaphe, sur sa tombe : ci-gît, Alfred Maznec, qui a refusé de contribuer au bruit quotidien de notre époque. A quoi bon avoir vécu, Alfred !
01:55 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture


Commentaires
je savais bien que le bégonia trouverait un jour son chantre.
Tout cela (humour très noir et rêverie rigoureuse ) me fait penser au chapitre "le cyclame éclairant le grand désordre et la cohérence infinie" du génial Inferno de Strindberg.
Ecrit par : horticulteur cuistre | 19.09.2006
A propos de Frenhofer: j'ai bien envie de relire le Chef-d'oeuvre inconnu. Quelle édition récente pourrait-on me conseiller ?Mes références datent un peu.
Ecrit par : horticulteur cuistre | 21.09.2006
Celle préfacée chez Folio par Adrien Goetz. Admirable préface !
Ecrit par : Thomas | 23.09.2006
Je cours l'acheter.Merci du conseil
Ecrit par : horticulteur cuistre | 23.09.2006
C'est bien, c'est bon!
Je ne crois pas que Maznec ait tout détruit de son oeuvre. Cherchez bien!... Son journal est quelque part et je ne serais pas surpris qu'il ait laissé des notes détaillées sur son suicide comme Henri Roorda l'auteur tristement méconnu selon moi du "roseau pensotant".
Ecrit par : Joël | 23.09.2006
allons nous sortir des dunes, c'est très beau mais un peu vide.
Ecrit par : horticulteur cuistre | 07.10.2006
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