14.09.2006

Des angelots bouffis

Bien sûr… Effectivement… Sur le champ… Oui, oui… Le téléphone résonnait des phrases informes auxquelles, depuis longtemps, il ne prêtait plus attention. Le lot de toues les mères, pensa-t-il. La sienne était morte depuis longtemps. Un court instant, il avait oublié sa femme, il entendait les complaintes maternelles dont ni lui ni elle n’était dupe. De l’amour malgré tout alors, un jeu qu’ils croyaient inoffensif aujourd’hui pour faciliter la séparation à venir qu’ils n’avaient pas le pouvoir d’empêcher. Il resterait les souvenirs. La tristesse un peu, au début, et les souvenirs. Des souvenirs, dit-on, mais au vrai, si pauvres, si répétitifs ou alors si mastiqués et régurgités que, souvent, il doutait d’en avoir de réels, de sa femme, de sa mère aussi, en un sens. La voix au bout du fil n’était pas encore un souvenir, excédée, elle exigeait son attention. Excuses et lassitude. Oui, oui… Promis. A ce soir. A sa mère, il faisait les mêmes réponses. Celles que dicte la lassitude vaincue. Mais quand elles le quittaient, à leur tour lassées, restait sa mère. A la fin de sa vie moyennement courte, Alfred Maznec avait encore était quitté, seulement sa mère n’était plus là. Pour la première fois de sa vie, une rupture, chose à laquelle il était semble-t-il rodé, s’était passée dans le plus parfait silence. Les listes de courses que dressaient sa femme tues, aucun autre son n’avait retenti. La porte était restée muette, le téléphone n’avait pas sonné, lui, assis dans son fauteuil était resté assis silencieusement dans l’unique fauteuil du salon. Au début, il s’était peut-être étonné. C’était passé très vite. Il était resté assis seul et silencieux dans le fauteuil du salon. J’avais un voisin très discret. Il y avait dû y avoir une dernière liste de courses. Celle de trop, si l’on peut dire. Une liste qu’il avait égaré, une liste qui l’avait laissé révulsé, qui sait. De la panne de velours. Du jasmin. Des angelots bouffis. Elle lui avait demandé, pour une fois qu’il se rendait utile, de ne rien oublier. Impossible de se souvenir ce qu’elle achetait d’ordinaire. Des pétioles. Des draperies de Samarkande. Un gorgerin rouillé. Quatre blancs de poulet. Très bien. Des haricots verts équeutés. Très bien. Le début de liste en se matérialisant sous ses yeux au gré des rayons remontés péniblement, perdait aussitôt toute consistance. Cette chose sous cellophane a volé. Non, c’était douteux. Elle a plutôt connu la proximité remplumée d’une batterie s’étalant sur des centaines de mètres, dans les cris, la chaleur, l’odeur nauséabonde. A ce moment-là, égaré au milieu de dizaines de personnes pour lesquelles faire des courses n’était pas une corvée insupportable, seulement une de ces tâches quotidiennes contre lesquelles il est vain de se révolter, il avait dû apercevoir sa femme reproduite à des centaines de milliers d’exemplaires, enfermées, elle et ses répliques, dans une batterie décorée à la manière de leur appartement, en train de battre désespérément des bras pour s’envoler et devant le refus de la nature, de hurler contre lui, c’était sa faute, si elle ne volait pas, si elle n’avait jamais pu voler, tout cela était de sa faute. Sa femme ne hurlait jamais. Elle se contentait de s’absenter, d’attendre, de revenir. Seules les tâches domestiques, à la fin de leur relation, provoquaient encore quelques oscillations. Sa mère, elle, n’avait jamais cessé de s’emporter. Elle s’emportait d’amour ou de colère. Et quand la distance avec son fils était trop grande, qu’il était nécessaire de téléphoner, elle essayait de suggérer les emportements qu’elle sentait monter en elle en haussant indéfiniment la voix, jusqu’à atteindre des aigus presque inaudibles. Sa mère était partie. Sa deuxième femme était partie. Maznec, à son tour, était parti. Il était évident que ces trois événements n’avaient aucun lien entre eux. Maznec était parti parce que son œuvre était achevée. Sa mère, parce qu’un cancer l’avait achevée. Sa femme, à cause d’une rencontre, de Maznec, des croassements du voisin du dessus, de la pluie, elle était partie tout simplement.

Commentaires

c'est un labyrinthe, cette histoire.Si mes plantes étaient aussi compliquées, moi aussi je me serais envolé mais heureusement ,arrière-petit-fils du dernier descendant en ligne directe d'Icare, je sais voler sans jamais essayer d' atteindre les sommets.C'est pour cela que nous sommes devenus horticulteurs de père en fils,oncle Zeus doit s'en souvenir.Mais à quoi bon rouvrir les vieilles mythologies!
Demain je reviendrai lire la suite (après la visite des serres du Luxembourg ).

Ecrit par : horticulteur cuistre | 16.09.2006

Bon, je m'absente qq jours et voilà 3 textes coup sur coup. C'est Byzance! Je reviens les lire dès que possible.

Ecrit par : Joël | 17.09.2006

Héhé, salut Joël !

Ecrit par : Thomas | 17.09.2006

Hum! Il me semble que vous n'avez pas soigner ce texte aussi bien que le précédent, la terre y est plus sèche, le bégonia a soif. Il y a un petit côté friche, des phrases ultracourtes auxquelles succédent des très longues... et comme le dit horticulteur cela donne un labyrinthe de verdure où l'on se perd un peu.

Ecrit par : Joël | 23.09.2006

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