13.09.2006

Le bégonia qui se rêvait palmier

Son analgésie physique et mentale aux attaques du monde grandissait. Il réussit sans souffrir à s’infliger des douleurs étranges et raffinées. Il incrusta son corps d’antéros et d’émeraudes et s’imagina le réconciliateur de la nature et de l’artifice, il se coupa la main droite en signe de repentir et demanda à un Dieu imaginaire l’absolution des péchés qu’il n’avait pas commis. Il n’était pas fou, il se dévouait à la science : son corps, annonçait-on, deviendrait inutile, son esprit lui survivrait dans une machine. L’évolution, pourquoi aurait-il voulu qu’il en aille autrement ?, suivant son cours, du moins le cours tracé par les thuriféraires de la technologie (ou si fortement fantasmé par eux qu’elle apparaissait aux autres pareille à ces fantasmagories devenues mensongèrement réelles par l’adhésion religieuse qu’elles avaient obtenues de tous) établirait la disparition de l’homo sapiens ou plutôt le caractère temporaire du stade, qu’un temps son orgueil lui avait fait miroiter éternel, entre le singe et l’ordinateur. Sur son moignon il greffa une main bionique, les pierres précieuses servaient de clignotants. La biographie d’Alfred Maznec dans la bouche de sa femme était beaucoup plus lapidaire : il n’avait été qu’un salarié consciencieux.
Ce raccourci expliquait son départ, à elle. Le grand homme dont elle était tombée amoureuse avait si bien rapetissé que faute de réussir à l’apercevoir elle était partie. Il attendait que se produise quelque chose d’insolite dans sa vie, rien qu’il puisse imaginer, soit que son imagination y fût impropre, soit que le résultat de ses divagations ne lui ait pas dicté d’en provoquer l’avènement, il attendait à la terrasse des cafés, dans son bureau, le soir devant la télévision ou par derrière ses propos, à elle, il attendait sans savoir quoi, sans être assuré que quelque chose adviendrait, indifférent à tout et surtout à tout ce que les girouettes télégéniques annonçaient d’imminent ou de lointain, et toujours d’inévitable ; il savait que ces avenirs-là ne le concernaient que de très loin, qu’ils n’étaient pas faits pour lui et que s’ils devaient se réaliser sa part à leur avènement n’aurait pas même été modeste. Il avait si bien fini par se confondre avec cette attente qu’elle était partie, que son employeur l’avait remercié, qu’il s’était retrouvé seul dans un appartement inconnu qu’il n’avait pas ressenti le besoin de meubler, à fixer au loin un point indéfinissable, et un beau jour, lassé d’aller chercher les journaux, unique distraction de ses journées, il avait enjambé la rambarde de la fenêtre. L’histoire était plausible. J’imaginais volontiers Alfred Maznec tournait en rond. Trois, quatre années de ce régime, semblable aux déambulations erratiques du rescapé échoué sur une île, augmentées de l’aberration d’une civilisation ayant déversé ses marchandises, ses services, ses liens sociaux en de telles quantités que la moindre goûte d’eau avait été épongée, que l’île n’était plus qu’un appartement, le palmier, un bégonia, le trésor de pirate, quelques caisses contenant des parchemins imprimés en Times New Roman, auraient pu effectivement le pousser par la fenêtre. Je ne comprenais rien. Ce n’était pas du tout son genre de choisir de se suicider, ajouta-t-elle avec un lointain accent amoureux. Si Alfred avait décidé de se jeter par la fenêtre c’est qu’il avait estimé que son œuvre était achevée, elle en était persuadée. Quelle œuvre ? Celle qui devait faire de lui un grand homme et qui en fit le plus minuscule de tous. Elle ajouta avec tout le mépris d’une femme longtemps éprise, longtemps exaspérée, désormais détachée, mais pas détachée comme elle l’aurait souhaité, incapable de pardonner d’avoir été des années durant trompée, de s’être ainsi trompée sur la marchandise Alfred Maznec, qu’il s’était, toute sa vie, proclamé écrivain, un grand écrivain même, bien qu’il n'eût pas jugé bon d’écrire une seule ligne. Il croyait à sa postérité en raison justement de ce refus irrévocable d’écrire.
Elle reconnut qu’un homme qui se proclame écrivain sans écrire une seule ligne ne peut avoir raté totalement sa vie. Moi-même qui écrivais beaucoup, je n’avais jamais voulu devenir écrivain, en tout cas pas plus que n’importe quel adolescent qui laisse derrière lui des liasses de lettres rendues illisibles par les larmes du moment – ce qui est une chance, après coup – , pas plus que le trentenaire, nouvelle manière déjà périmée, au contact de bougies en nombre égal à l’âge canonique bientôt soufflées, qui décrète qu’il faut agir, laisser un nom et décide sur le champ d’écrire un roman contant les grands malheurs de sa courte vie, moi, qui avais à peine à rougir de ces prurits bien vite dissous dans l’alcool ou au spectacle d’un jeu télévisé, je n’avais cessé d’écrire, mais, fort heureusement, en toute légalité. Car il n’était pas contestable que ma vie professionnelle autant que la législation me le commandaient. Des lignes et des lignes. Toutes égales. Rendues indispensables par la loi et mon emploi. J’étais rémunéré pour la mise bout à bout de kilomètres de mots que, fort heureusement, personne n’était tenu de lire et qu’à peu près personne ne lisait. J’étais payé pour rédiger des modes d’emploi, des manuels d’utilisation, des mises en garde de toute sorte, j’entourais les objets, que la société produisait chaque jour en plus grand nombre dans une espèce de démangeaison vorace, de mots obscurs, de mots techniques, de mots obligatoires pour se prémunir de procès ruineux et pour aider les gens démunis devant la rapidité des bouleversements techniques (que les manuels en question, à mon sens, embrouillaient un peu plus, mais enfin, ils me garantissaient un salaire régulier). J’étais un non écrivain à l’activité inlassable. Il était un écrivain sans écrit. Sa mort m’enchantait.

Commentaires

c'est encore le correcteur d'orthographe qui va frapper : "péché" - la faute- et "pêché"- le poisson-, petit fretin ou grosse prise.
Ce Maznec m'intrigue, il est sympathique dans la lignée des génies gris que la mode ne pourra jamais découvrir.

Ecrit par : horticulteur cuistre | 13.09.2006

mais au fait, il y a un "grand absent". Où est Joël ? Herboriserait-il ?

Ecrit par : horticulteur cuistre | 13.09.2006

Je vous conjure de me croire, c'était une erreur d'inattention. Je la corrige de ce pas.

Thomas

Ecrit par : Thomas | 13.09.2006

J'ai beaucoup aimé ce passage, le style y est agréable et je me suis un peu moins perdu dans les longues phrases que dans certains autres chapitres. Il n’est pas toujours facile dans vos textes de garder en tête la position de l’observateur. Ici, cela ne m’a pas gêné.

Comme Maznec j'ai longtemps été un écrivain sans écrits et que comme le narrateur j'ai beaucoup produit de textes techniques que, par chance, personne n'était tenu de lire.

Certains prétendent que j'aurais dû me contenter des écrits techniques et ils ont sans doute raison. Mon dernier papier à paraître début octobre sur « la nécessité d'organiser la maintenance des applications de business intelligence de manière plus professionnelle et systématique » en est encore une preuve.

Bon, je passe aux angelots.

Ecrit par : Joël | 23.09.2006

je suis admirative, cher Joël.Business intelligence!!!

Ecrit par : horticulteur cuistre | 23.09.2006

Bof! Il n'y a pas vraiment de quoi. Cette intelligence là n'est pas vraiment de celle que l'on peut admirer, c'est beaucoup d'esbrouffe et un peu de savoir faire pour présenter des mets plus ou moîns ragoutant sur un beau plateau en vermeil. La qualité des mets se discute ce qui n'est pas très grave vu que pour moi, depuis qq temps, tout ceci n'est qu'alimentaire.

Ecrit par : Joël | 23.09.2006

Peste de la censure et des censeurs...

Merci pour cet encouragement.

Ecrit par : Thomas | 24.09.2006

je reviens d'un monde où fleurit le rococo comme ici pousse le bégonia-palmier mais rien de nouveau : le non-roman, le non-écrit n'a pas avancé d'une ligne. Faut-il scruter la page blanche pour voir apparaître des signes d'un Maznec que l'insignifiance constitue en personnage ? Une espèce d'Ulrich.

Ecrit par : horticulteur cuistre | 03.10.2006

L'insignifiance d'Ulrich est si exceptionnelle qui n'importe qui d'autre ne peut que l'admirer.

Ecrit par : thomas | 04.10.2006

C'est qui Ulrich?

Ecrit par : Joël | 06.10.2006

L'homme sans qualité.

Ecrit par : Thomas | 06.10.2006

Un texte bien alléchant, ma foi... Je viens de découvrir un blog curieux, un véritable ovni du genre. Une écriture aux confins des abysses littéraires, je vous confie ici le lien : http://lemanoirdedodouce.over-blog.com/
prenez en bien soin...

Ecrit par : aldous | 17.12.2006

Texte étrange, effectivement. Serait-ce l'incipit d'un roman en gestation ?

Thomas

Ecrit par : Thomas | 18.12.2006

ben moi aussi, j'y suis allé avec ma brouette; c'est bien ce texte, c'est intrigant et signé d'un nom ( un pseudonyme ? ) qui, à une lettre près, est proche de celui d'un spécialiste de l'histoire de la bande dessinée

Ecrit par : horticulteur cuistre | 18.12.2006

mon propos n'est pas passé, je n'ai pas le courage de le récrire

Ecrit par : horticulteur cuistre | 18.12.2006

Ecrire un commentaire