12.09.2006
Oraison
Alfred Maznec avait été marié, étrange découverte. Alfred Maznec était pour moi dénué d’existence physique ; je l’imaginais avoir été conçu et réalisé en fonction de l’impossibilité d’entrer en contact avec le monde, enveloppe éthérée incapable de modifier ce qui l’entourait, incapable en retour d’être touché de lui. Il était incompréhensible, à la réflexion, qu’il n’ait pas flotté, son enveloppe cotonneuse que logiquement une simple brise aurait dû emporter, non en accélérer la chute, ou que le vent en s’engouffrant dans la cour aurait dû transformer en oiseau, un vautour, certes, plutôt qu’une aigrette et non propulser vers les pavés et si, malgré tout, la différence de température et de pression, haute pression quand l’air lourd et froid descend, basse si de l’air chaud et léger monte, si malgré tout, la différence de pression n’avait pas été suffisamment grande pour que le mouvement induit soit suffisant pour l’emporter, sa chute aurait dû être ralentie, son corps, en toute logique, aurait dû s’étaler sans heurt, sans bruit glisser le long des anfractuosités du sol, gagner une évacuation, se diluer dans un conduit d’eaux usagées, être recyclé ou finir dans la Seine, être bu ou se perdre dans l’estuaire de la Manche.
Pourtant Alfred Maznec était à mes pieds, dans une boite d’environ 2m50 de long, et sa femme, son ancienne femme, était à mes côtés.
Je la regardai poliment et dis quelques mots sur l’extraordinaire variété des bégonias. Peu concernée par les questions florales, elle s’enquit de l’état de nos relations. Voulait-elle savoir si nous étions liés uniquement par la situation géographique de nos appartement ou soupçonnait-elle son mari de préférer les hommes, ce n’était pas clair. Moi-même, en tant que célibataire du cinquième, je pouvais entretenir ses doutes, encore qu’il était justement douteux qu’elle, qui il y a encore cinq minutes ne me connaissait pas, eût appris dans l’intervalle que j’étais moi-même célibataire, et l’eût-elle su qu’elle n’en aurait probablement rien déduit.
Elle était très distinguée, une odeur légère bien qu'un peu trop brillante émanait d’elle, je me dis qu’il était agréable de se tenir debout à côté d’elle. Ce qui ne collait pas non plus avec mon Alfred Maznec, ni beau, ni laid, incolore, inodore. Comme je restais debout à ses côtés sans rien dire, elle me présenta Alexandre, son mari, et Charles, un ami. Alfred était quelqu’un de discret, essayai-je à nouveau. Alfred était un égoïste qui s’était brouillé avec beaucoup de monde comme vous l’aurez remarqué. Qu’il consacrât du temps à des plantes, voilà qui est, de sa part, étonnant et assez improbable. Enfin, c’est gentil à vous de vous être déplacé. J’aurais aimé lui répondre que je me foutais pas mal de ce voisin dont la plus grande qualité, à mes yeux, était d’avoir su rester parfaitement discret pendant nos années de cohabitation, et qu’un bégonia, apparemment laissé à mon attention, dont je ne m’expliquais ni la présence, ni l’idée qui avait germé dans la tête de son propriétaire de me le destiner alors que nous nous étions pour ainsi dire jamais adressé la parole, sinon pour nous saluer, mais certainement pas pour évoquer un réciproque désintérêt pour les fleurs, expliquaient que je sois là, ne voulant pas m’encombrer d’une seconde plante, décidé à la lui rendre, en mains propres pour ainsi dire. Je me récriai mollement. Elle m’expliqua qu’elle n’avait rien prévu, que si j’y tenais nous pouvions aller boire un verre en sa mémoire, perspective qui ne l’enchantait guère, pas plus que ses deux hommes de main. J’aurai pu décliner la proposition, l’envie qu’elle me parlât de lui fut plus grande. On dégotta un café miteux avec ses habitués au comptoir, ses banquette vieillottes, un mauvais Côtes du Rhône dans les verres : l’endroit idéal pour achever un mort.
01:00 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture


Commentaires
Cette oraison n'est guère funèbre, elle a beaucoup d'humour . Moi aussi, j'aimerais en savoir plus sur Maznec, sur le bégonia, en un mot j'aimerais lire la suite de cette histoire.
Dans le vieux jardin botanique de Dijon il y a des bégonias mais surtout des rangées de vrais géraniums (pas des pélargoniums) aux noms charmants: géranium Bec de grue, G.sanguin, G.des prés, G.à rhizome, G. de Dalmatie, G. d'Endress, G. des bois, G. des marais;ils ont des feuilles plates et très découpées et des fleurs très simples.Ce jardin est une fondation du duc de Lorraine, Stanislas le roi chassé de Pologne.
J'espère que Maznec s'est aussi préoccupé des géraniums.
Ecrit par : horticulteur cuistre | 12.09.2006
bien sûr, chacun aura rectifié ce lapsus: il ne s'agit pas de Dijon mais de Nancy.
Ecrit par : horticulteur cuistre | 12.09.2006
Vous sachant infaillible j'étais sur le point de reconsidérer mes vagues souvenirs scolaires et d'installer Stanislas à sa juste place, dans le peau de moutarde. Votre correction fut trop prompte.
Thomas
Ecrit par : Thomas | 13.09.2006
alors, c'est fini ?
Ecrit par : horticulteur cuistre | 01.03.2008
c'est désolant !
Ecrit par : horticulteur cuistre | 08.08.2008
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