05.08.2006

Memento mori

J'avais posé mon mardi, un chaud mardi de saison, pour me rendre à Montrouge. J'avais péniblement obtenu de madame Certeau, la concierge, l'heure et l'endroit de la cérémonie, malgré l'espèce de bouilli d'enfant qui emplit sa bouche et rend compliquée la moindre conversation.
Le personnel des pompes funèbres était plus nombreux que l'assemblée que formait le choeur, dont moi quelques pas en retrait. Cinq à quatre.
Je n'avais pas voulu arriver en avance, cependant que j'imaginais qu'il n'y aurait pas foule, aussi, parce que je craignais que la cérémonie finisse aussitôt commencée, j'étais venu en avance mais à bonne distance, décidé à me joindre au petit groupe quelques instants avant la mise en terre. Je ne savais pas non plus à qui présenter mes condoléances, un instant, je me fis d'ailleurs la réflexion qu'eux-mêmes, mystérieusement renseignés, risqueraient de m'en présenter, ce qui ne laissa pas de m'inquiéter. Il était d'autant plus difficile de choisir parmi les trois personnes penchées au-dessus de la fosse attendant d'être comblée celle à qui adresser quelques mots qu'aucune n'avait pris le dessus, réflexion étrange me dis-je qui transformait cette femme et ces deux hommes immobiles en des sportifs de haut niveau, aucun des trois corps ne se distinguant par des convulsions remarquablement appuyées, aucun ne s'étant porté en tête en signe de préséance dans la douleur. L'opération, car c'en était une, se déroulait dans la plus grande dignité. Ce qui rendait le choix encore un peu plus compliqué, c'était la possibilité que ce fût glissé parmi eux, quelque âme en peine, habituée des cimetières, qui après une salutation rapide à un proche, continue d'errer parmi les morts en espérant le meilleur pour celui qui les a quittés, en espérant qu'il entende cette litanie chaque semaine renouvelée, ou tout simplement en quête d'un peu d'air en ces journées de grandes chaleur, ce qui expliquait d'ailleurs que la dépouille d'Alfred Maznec eût été si vite enterré.

Je remonte la rue Froidevaux. Je me souviens nettement des moellons qui donnent au cimetière Montparnasse l'aspect triste d'un lieu à l'abandon, les moellons qu'alors en ce mois de décembre, longeant ce mur interminable que la rue Victor Schoelcher interrompt brutalement, je n'apercevais pas, contrairement à toutes les fois, avant ou après ce merveilleux mois de décembre, où j'avais dû, à contre coeur, emprunter cette rue. Ils ne servaient à rien , les moellons, ce jour-là, le mur lui même, pourtant si monotone, si grisâtre, si épais, si haut, ne servait à rien, car rien en cette fin d'après-midi n'aurait pu détourner mon regard, aucune voix s'échappant de ce cimetière avec assez de désespoir ou d'amour pour traverser le mur, percer les moellons, aucune Eurydice d'aucune tombe n'eut crié assez fort pour me ralentir, pour m'immobiliser, pour obtenir que je me retourne, insensible, indifférent et amoureux.
Je marche vers la place Denfert-Rochereau, porté par le vent et le froid, je marche avec légèreté, avec la légèreté qu'insuffle le froid, car je l'ai complètement oubliée, j'ai oublié qu'elle m'attend, je longe le mur sans un regard pour les moellons devenus lisses, tandis qu'Alfred Maznec, lui, remonte la rue Blomet, en direction, justement, de la rue de la Convention, où, si la neige ne tombait pas, si les moyens de transport n'étaient pas à l'arrêt, je me rendrais moi aussi, puisque c'est au croisement de ces deux rues, la rue Blomet et la rue de la Convention que nous habitons, elle et moi, moi chez elle. Mais la neige, le froid, les grèves sont venus tout bouleverser. Désormais, je n'ai plus de raison de me rendre rue de la Convention. Je me dirige vers la place Denfert-Rochereau, et elle, qui n'oublie rien, qui ne peut réprimer ses larmes, le sait et m'y attend.
Alfred Maznec arrive chez lui, j'imagine. Que fait-il ? Il tourne en rond, un peu. Il s’assied et réfléchit à ce qu’il a fait de sa journée. Pas grand-chose. Cette grève qui fait la une des quotidiens, il commence à s'en désintéresser. Ca n’a pas toujours été le cas.

Entre moi et Alfred Maznec, tout n'aura été qu'une histoire de cimetière. Je ne le connais pas, c'est pourtant une certitude.

Je rentre dans le cimetière Montrouge, je me dis qu'Alfred Maznec n'y sera pas mal. Perdu au milieu de ces tombes, un peu à l'écart de la grande ville, il y sera à sa place. Encore faut-il trouver cette tombe dans laquelle il desséchera agréablement. Très lentement, aux quatre coins du cimetière, des gens agitent leur tête et leur bouche silencieusement, donnant chacun l'impression d'avoir un jour fréquenté Alfred Maznec. Finalement, un gardien m'indique un regroupement. Je m'approche, lentement, le bégonia dans les bras. Les employés s'affairent au tour du cercueil, quelques mots ont peut-être été prononcés. On me regarde avec indifférence, je m'approche encore de quelques mètres. Je veux voir la tombe être avalée.

Pour excuser ma présence parmi eux, les mains encombrées par le bégonia, ayant renoncé à m'adresser à une personne en particulier, pour expliquer cette intrusion, je lance à la cantonade au moment même où la tombe commence sa descente invitant chacun au recueillement, qu'Alfred dont j'ai si longtemps été le voisin aimait beaucoup les bégonias et qu'il serait sans doute ravi, si toutefois, il peut être ravi par quoique ce soit après l'extinction de ses fonctions vitales - je raye ce passage -, qu'il verrait sûrement dans ce bégonia déposé sur sa tombe, un salut discret et chaleureux, même si l'aspect maladif, pour ne pas dire mortifère du bégonia, pensais-je, en proie à une sorte d'étourdissement provoquée par l'impression qu'entre chaque mot prononcé le temps s'immobilisait, devait faire l'effet inverse, tout déplumé, sans touche de couleur autre que la sanie blanche et corrosive que le sien arborait aux mêmes endroits que le mien. L'assemblée, qui en réalité ne prêtait qu'une attention polie à mon charabia, devait jugeait maladroit de saluer la mémoire d'Alfred Maznec au moyen d'une plante qui puait la mort. (Quelqu'un n'ayant vraiment rien d'autre à faire aurait pu y voir un memento mori floral, surgi trop tard). A moins, me dis-je, car décidément, il n'était plus possible d'empêcher ma cervelle de tourner à vide, qu'ils trouvent au contraire ce geste très naturel, car personne n'avait jamais réussi à vraiment le cerner, si calme, si discret, si solitaire, qui sait ce qui lui passait par la tête, pas de nouvelles depuis si longtemps, rien. J'ai attendu que l'opération s'achève, je me suis approché de la tombe, flambant neuve, et alors que je déposais le bégonia, la femme s'est approchée de moi : Alfred était mon mari, nous avions beau ne plus être ensemble depuis longtemps, je ne lui connaissais pas de passion particulière pour les fleurs.

03.08.2006

Bis begonia

Alfred Maznec remonte la rue Lecourbe. Il tourne à gauche, lui. Dans la rue Blomet. Cela fait une demi-heure qu’il marche. Il rentre chez lui. Nous sommes nombreux dans son cas, à marcher chaque matin et chaque soir, parfois plus d’une heure. Dans le froid, posant précautionneusement le pied sur la chaussée verglacée. Personne ne trouve à se plaindre. Au début, les vieux réflexes ont resurgi, ces planqués de fonctionnaires, ils ne respectent rien ni personne, tous les employés qui risquent de perdre leur emploi à cause d'eux, bien au chaud, à attendre que le gouvernement recule, une loi qui ne les concerne même pas. Très vite, l’ambiance a changé, l’opinion a tourné. Il règne une espèce de féerie contagieuse. Les gens ont l’air heureux. On fait du stop, une voiture s’arrête aussitôt. Souvent, il est vrai, elle est déjà à l’arrêt, bloquée dans des files interminables de voitures, elles-mêmes à l’arrêt. Les plus courageux marchent, je marche, Alfred marche, et pour se réchauffer, rompre la monotonie du trajet s'accordent régulièrement des pauses rapides, des pauses délicieuses, dans des endroits salis par la boue que chacun amène sous ses pieds, empuantis par la cigarette, bondés et chaleureux, des endroits où la plupart ne se serait jamais arrêté. Un café, s’il vous plaît. Un vin chaud. Un grog. Ah !, oui, un grog, c’est une bonne idée. Bientôt, les fêtes de Noël vont tout arrêter. Je n'aimais déjà plus cette obligation festive, qui longtemps avec bonheur m'envoyait en Normandie dans la grande maison familiale à colombages. Au salon, encadré à ses extrémités par deux cheminées se faisant face, l'une dédiée aux "flambées" d'hiver, l'autre ornée d'instruments de cuisines en cuivre, et pour cette raison, préposée aux cadeaux qui débordaient toujours des pieds de l'immense sapin qui avait été installé à sa gauche, la famille réunie au grand complet, essayant de faire croire aux plus jeunes à l'existence du père Noël, ce qu'un cousin s'était empressé l'année d'avant de contredire, les douze coups de minuits sonnés, ouvre le champagne, se congratule, s'échange les cadeaux. Il y a longtemps que la cheminée avait disparu, il y a longtemps que l'on se débrouillait chacun de notre côté pour essayer de recréer ces souvenirs d'enfance, longtemps que le charme était rompu. Il va l'être une seconde fois. Noël, briseur de grève. Mieux qu'aucun syndicat passant un accord derrière le dos des syndiqués. Le charme est rompu, définitivement. On espérait, pourtant. On ne pouvait s'empêcher d'espérer qu'au retour des vacances, le froid persisterait, la neige tomberait encore, les salariés, inspirés par la mansuétude de la nature, prolongeraient leur mouvement. Rien. Le charme, bientôt, va être rompu, à jamais. Quand je tourne à droite, boulevard Pasteur, le charme opère encore. Je ne sens pas le froid, ou, si je le sens pénétrer sous les nombreuses couches, j'ai l'impression que c'est pour mon bien, qu'il m'aiguillonne, qu'il libère en moi des énergies insoupçonnées, j'accélère. Je remonte le boulevard Pasteur jusqu’à la place de Catalogne, j'enjambe l'avenue du Maine et je pénètre dans la rue Froidevaux. Devant moi s'étale, le cimetière Montparnasse. Tous ces morts. Une place peut-être dans un caveau familial était-elle alors déjà réservée pour Alfred Maznec ? Je me moque de ce mur, je ne le vois pas. D'un saut, je l'escamote.
Comme je n'avais pas du tout l'intention d'ouvrir la lettre, je me suis contenté de rapatrier les caisses qu'Alfred Maznec avait laissées et dont j'étais persuadé que moi seul aurais le courage d'y jeter un oeil avant qu'elles ne finissent tout d'un bloc dans une usine de recyclage de papier. J'hésitais, en revanche, à prendre avec moi le bégonia posé en évidence dans la chambre, dont je pouvais à bon droit, me croire le destinataire. En l'emportant avec moi, je prenais le risque de répéter des gestes vieux d'à peine six mois. De décrire à nouveau, avec les mêmes mots, le même agacement, les bouleversements ridicules que cette intrusion avait provoquées. je prenais le risque de me retrouver six mois en arrière, regardant bêtement un bégonia, comme au premier jour, pas le premier janvier, date à laquelle, l'incompréhension me décida à évoquer feuilles, racines et fibrilles, mais la veille, le recevant des mains de cet ami que je n'ai plus revu depuis, presque ébranlé par cette apparition qui se dégorgera en auscultation, embarrassé par cette inexplicable présence et incapable depuis de trouver un usage même décoratif à ce présent.
Et, déjà, comme dans un mauvais rêves, les mêmes questions revenaient : ne faudrait-il pas le déposer aux pieds des poubelles dans l'arrière-cours de l'immeuble avec la certitude, déjà évoquée, que le pot et son contenu trouveront aussitôt preneur, ou, au contraire, parce que l'étrangeté sans être identique n'en est pas moins forte, ce bégonia, au deuxième degré pour ainsi dire, le garder avec moi, m'en occuper, ou, pour varier les plaisirs, recommencer un journal, un journal, second lui aussi, le laisser là, et tenir la chronique de sa mort, faute d'eau, de lumière, de musique ma main glissant chaque jour la clef dans la serrure, venant en voleur contempler le lent travail de la dessiccation, au bout de quelques semaines, si bien habitué à entrer en voleur dans cet appartement que je m'y sentirais comme chez moi, un second chez moi, un chez moi de culpabilité, un déversoir à miasmes, constater sa mort, dûment enregistrée dans ce second journal ? Chaque jour revenir dans l'appartement, ne plus m'étonner de son agencement, ne plus m'écrier devant la viduité du lieu, vide et veuvage, mais quel deuil ?
Brisons-là. Ou plutôt, comme dirait Ponge : brisons la, en parlant de la croûte. Car, il me vient une idée lumineuse : donner à ce bégonia en pot, ce nouveau bégonia, le destin de son propriétaire premier. Par la fenêtre, le corps à moitié penché, en raison du mouvement des bras le laissant choir, entraînant mon corps après eux dans un léger mouvement de bascule par dessus la balustrade, regardant pot et bégonia s'amenuiser au fil de la chute et se briser.
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