03.08.2006
Bis begonia
Alfred Maznec remonte la rue Lecourbe. Il tourne à gauche, lui. Dans la rue Blomet. Cela fait une demi-heure qu’il marche. Il rentre chez lui. Nous sommes nombreux dans son cas, à marcher chaque matin et chaque soir, parfois plus d’une heure. Dans le froid, posant précautionneusement le pied sur la chaussée verglacée. Personne ne trouve à se plaindre. Au début, les vieux réflexes ont resurgi, ces planqués de fonctionnaires, ils ne respectent rien ni personne, tous les employés qui risquent de perdre leur emploi à cause d'eux, bien au chaud, à attendre que le gouvernement recule, une loi qui ne les concerne même pas. Très vite, l’ambiance a changé, l’opinion a tourné. Il règne une espèce de féerie contagieuse. Les gens ont l’air heureux. On fait du stop, une voiture s’arrête aussitôt. Souvent, il est vrai, elle est déjà à l’arrêt, bloquée dans des files interminables de voitures, elles-mêmes à l’arrêt. Les plus courageux marchent, je marche, Alfred marche, et pour se réchauffer, rompre la monotonie du trajet s'accordent régulièrement des pauses rapides, des pauses délicieuses, dans des endroits salis par la boue que chacun amène sous ses pieds, empuantis par la cigarette, bondés et chaleureux, des endroits où la plupart ne se serait jamais arrêté. Un café, s’il vous plaît. Un vin chaud. Un grog. Ah !, oui, un grog, c’est une bonne idée. Bientôt, les fêtes de Noël vont tout arrêter. Je n'aimais déjà plus cette obligation festive, qui longtemps avec bonheur m'envoyait en Normandie dans la grande maison familiale à colombages. Au salon, encadré à ses extrémités par deux cheminées se faisant face, l'une dédiée aux "flambées" d'hiver, l'autre ornée d'instruments de cuisines en cuivre, et pour cette raison, préposée aux cadeaux qui débordaient toujours des pieds de l'immense sapin qui avait été installé à sa gauche, la famille réunie au grand complet, essayant de faire croire aux plus jeunes à l'existence du père Noël, ce qu'un cousin s'était empressé l'année d'avant de contredire, les douze coups de minuits sonnés, ouvre le champagne, se congratule, s'échange les cadeaux. Il y a longtemps que la cheminée avait disparu, il y a longtemps que l'on se débrouillait chacun de notre côté pour essayer de recréer ces souvenirs d'enfance, longtemps que le charme était rompu. Il va l'être une seconde fois. Noël, briseur de grève. Mieux qu'aucun syndicat passant un accord derrière le dos des syndiqués. Le charme est rompu, définitivement. On espérait, pourtant. On ne pouvait s'empêcher d'espérer qu'au retour des vacances, le froid persisterait, la neige tomberait encore, les salariés, inspirés par la mansuétude de la nature, prolongeraient leur mouvement. Rien. Le charme, bientôt, va être rompu, à jamais. Quand je tourne à droite, boulevard Pasteur, le charme opère encore. Je ne sens pas le froid, ou, si je le sens pénétrer sous les nombreuses couches, j'ai l'impression que c'est pour mon bien, qu'il m'aiguillonne, qu'il libère en moi des énergies insoupçonnées, j'accélère. Je remonte le boulevard Pasteur jusqu’à la place de Catalogne, j'enjambe l'avenue du Maine et je pénètre dans la rue Froidevaux. Devant moi s'étale, le cimetière Montparnasse. Tous ces morts. Une place peut-être dans un caveau familial était-elle alors déjà réservée pour Alfred Maznec ? Je me moque de ce mur, je ne le vois pas. D'un saut, je l'escamote.
Comme je n'avais pas du tout l'intention d'ouvrir la lettre, je me suis contenté de rapatrier les caisses qu'Alfred Maznec avait laissées et dont j'étais persuadé que moi seul aurais le courage d'y jeter un oeil avant qu'elles ne finissent tout d'un bloc dans une usine de recyclage de papier. J'hésitais, en revanche, à prendre avec moi le bégonia posé en évidence dans la chambre, dont je pouvais à bon droit, me croire le destinataire. En l'emportant avec moi, je prenais le risque de répéter des gestes vieux d'à peine six mois. De décrire à nouveau, avec les mêmes mots, le même agacement, les bouleversements ridicules que cette intrusion avait provoquées. je prenais le risque de me retrouver six mois en arrière, regardant bêtement un bégonia, comme au premier jour, pas le premier janvier, date à laquelle, l'incompréhension me décida à évoquer feuilles, racines et fibrilles, mais la veille, le recevant des mains de cet ami que je n'ai plus revu depuis, presque ébranlé par cette apparition qui se dégorgera en auscultation, embarrassé par cette inexplicable présence et incapable depuis de trouver un usage même décoratif à ce présent.
Et, déjà, comme dans un mauvais rêves, les mêmes questions revenaient : ne faudrait-il pas le déposer aux pieds des poubelles dans l'arrière-cours de l'immeuble avec la certitude, déjà évoquée, que le pot et son contenu trouveront aussitôt preneur, ou, au contraire, parce que l'étrangeté sans être identique n'en est pas moins forte, ce bégonia, au deuxième degré pour ainsi dire, le garder avec moi, m'en occuper, ou, pour varier les plaisirs, recommencer un journal, un journal, second lui aussi, le laisser là, et tenir la chronique de sa mort, faute d'eau, de lumière, de musique ma main glissant chaque jour la clef dans la serrure, venant en voleur contempler le lent travail de la dessiccation, au bout de quelques semaines, si bien habitué à entrer en voleur dans cet appartement que je m'y sentirais comme chez moi, un second chez moi, un chez moi de culpabilité, un déversoir à miasmes, constater sa mort, dûment enregistrée dans ce second journal ? Chaque jour revenir dans l'appartement, ne plus m'étonner de son agencement, ne plus m'écrier devant la viduité du lieu, vide et veuvage, mais quel deuil ?
Brisons-là. Ou plutôt, comme dirait Ponge : brisons la, en parlant de la croûte. Car, il me vient une idée lumineuse : donner à ce bégonia en pot, ce nouveau bégonia, le destin de son propriétaire premier. Par la fenêtre, le corps à moitié penché, en raison du mouvement des bras le laissant choir, entraînant mon corps après eux dans un léger mouvement de bascule par dessus la balustrade, regardant pot et bégonia s'amenuiser au fil de la chute et se briser.
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19:30 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture


Commentaires
cheminée,un mot magique.
Ecrit par : horticulteur cuistre | 04.08.2006
ai-je vraiment écrit "cheminée, un mot magique"? La magie devait s'être emparée de moi.Cela at-il le moindre sens ?
Ecrit par : horticulteur cuistre | 31.08.2006
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