31.07.2006
Alfred Maznec
Alfred Maznec descend de chez lui. Où se rend-il ? Il achète les journaux, les parcourt, installé dans un café. Alfred Maznec remonte chez lui. Que fait-il ? Il tourne en rond, un peu. Il s’assied et réfléchit à ce qu’il a fait de sa journée. Pas grand-chose. Cette banlieue qui fait la une des quotidiens, parce qu'elle brûle, il s’en désintéresse. Ca n’a pas toujours été le cas.
Alfred Maznec a toujours été effacé. Il y a dix ans. Je descends la rue Lecourbe. Je ne connais pas Alfred Maznec. Alfred Maznec ne me connaît pas. Lui, remonte la rue Lecourbe.
Alfred Maznec est une personne que l’on ne remarque pas, on passe à côté d'Alfred Maznec, une tâche de couleur subsiste quelques secondes, une chemise ou un pantalon, qui s'estompe pour laisser place à un autre passant. Rien en lui n'est remarquable, ce qui, après tout, quand on marche, quand on entre dans un magasin, quand on grimpe dans le bus, est la chose la mieux partagée. Alfred Maznec, tout comme moi, aurait pu marcher des heures, aurait pu tourner en rond autour du pâté de maison, un pâté de maison pris au hasard ou celui auquel son immeuble appartient, ralentir au fur et à mesure de l'effort, se courber un peu plus à chaque tour, on ne l'aurait remarqué que l'espace de quelques secondes pour l'enfouir aussi vite sous la liste des courses, sous les cris d'un enfant, sous les vociférations d'un automobiliste à bout de nerfs, et, lui, tournant en rond et tournant encore.
Moi non plus, il n’y a pas de raison pour qu’il m’ait remarqué. A un moment, nos corps se croisent, pourtant. Mais je marche trop vite. Ni le vent ni la neige ne peuvent ralentir ma progression. Je disparais au loin. J’ai tourné à droite dans le boulevard Pasteur. La route est encore longue pour rentrer chez moi. L’heure est aux grèves des transports en commun. Tout le monde est à pied.
C'est comme si j'avais toujours connu Alfred Maznec. En arrière. Alfred Manec est là déjà, dix ans plus tôt. A peu près. 1986. Manifestations étudiantes d’une certaine importance. Du bruit, des rires, des refus, des convictions, de la joie, jusqu’au drame. Malek est mort. C’est fini. Alfred est là. Il manifeste avec les étudiants. Il étudie. Il est étudiant. Il a vingt-deux, vingt-trois ans.
Il a été jeune aussi Alfred Maznec, c’est difficile à imaginer. Dans son appartement actuel, il est difficile de se le représenter en bermuda, en chemisette, avec des sandales bleues marines, la lanière attachée par une boucle métallique, le devant de la chaussure piquée de trous dessinant la corolle d'une fleur. En réalité, il est difficile de se représenter quiconque dans cet appartement. S’il n’était pas aussi grand, on aurait l’impression d’être dans une chambre d’hôtel, sans l’apparat de mauvais goût des hôtels de luxe, sans celui chiche et froid d’un motel cher à Bruce Bégout. Et des caisses. Avant de tomber nez-à-nez avec le bégonia, je les ai aperçues dans un placard, dont j’avais ouvert la porte, comme toutes celles que compte l'appartement. Et comme je préfère faire comme si cette lettre n’existait pas, comme s’il s’agissait d’une coïncidence, je suis retourné au placard, j’en ai rouvert la porte. Des caisses dont le contenu est impeccablement rangé. (Tout dans le bureau que j’occupe au cinquième étage d’une tour impersonnelle est impeccablement rangé. Ce n’est pas que je sois maniaque seulement l’ennuie commande de s’occuper comme on peut. Impeccable. Les idées claires. Un grand sens de l’organisation. On imagine volontiers les appréciations qu’un supérieur peut porter à l’occasion de l’évaluation annuelle qui vaudra à certains avancement, augmentation, prime, aux autres, indifférence ou la porte.)
je jette un coup d'oeil rapide. Ce qu'il y a d'étrange dans ce capharnaüm ordonné, c'est cette impression d'accumulation vaine, d'entassement superficiel, coups de coeur sans lendemain, brusques curiosités, mis en forme avec le sérieux que l'école dans l'esprit du jeune élève consciencieux verse à moitié, l'autre moitié, restée apparemment vide, est en réalité d'un gaz incolore, sous la pression duquel, ce savoir explose en petites bulles de souvenirs incertains, faute d'intérêt, faute de goût - comment le reprocher. Des fiches, des ruines, des traces, des vestiges.
Devant moi se dresse un enfant que tout enthousiasme, que rien n'intéresse. je le sais, je suis cet enfant, cet adolescent, un livre à la main, que la lecture a laissé intact, contrairement aux voyages incessants dans un sac, dans une poche, ou à ces accès d'émotion subits, le désir irrépressible autant qu'inexpliqué de rattraper le temps perdu qui cornent, plient, raturent - sans rien faire qu'effleurer la surface des pages, échos de mots dispersés par l'émotion aussi vite retombée.
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17:35 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture

