30.06.2006

L'humus de l'habitus

C’est le temps qui nous perd. C’est bien fastidieux d’enfiler d’abord sa chemise, puis sa culotte, et le soir de se traîner au lit et le matin de se traîner hors du lit, et de mettre toujours un pied devant l’autre. Il n’y a guère d’espoir que cela ne change jamais.

Cette phrase prononcée par le Danton de Büchner, et citée par Bruce Bégout dans son essai Lieu commun, le motel américain, ne trouve pas seulement à s’employer pour chacune de nos vies – il faut lire les admirables pages qui ouvrent l’essai de Bégout –, mais également, que l’on me permette cette extension hasardeuse, pour tout objet qui a la prétention d’envahir notre quotidien et qui, en retour, en goûte la répétitive fatalité.
Ma plante verte, aussi, a eu à subir la roborative action du quotidien, cette ouverture première au réel. Elle ne se lève pas, elle est toujours levée, elle ne se couche pas, elle transforme au rythme du passage du jour et de la nuit oxygène en gaz carbonique et inversement, elle ne ploie pas sous la lassitude, elle fane, elle non plus ne peut éviter les outrages du quotidien, les gouttelettes d’eau que j’asperge sur ses feuilles, la terre que j’égalise, la musique que j’écoute et dont elle doit accepter en silence d’endurer les stridences, le fumet des plats ratés, cette agitation quotidienne, la mienne, qu’à force de subir, pour son bien rarement, pour le mien le plus souvent, a peu à peu pris le visage d’une bouture autour de laquelle serpente sa lente poussée vers le haut : c’est son drame, c’est la condition sine qua non de son existence, sans laquelle aucune vie, la sienne encore moins, ne serait possible.
A force, j’avais cru ce pas de deux aussi implacable que le fait de respirer – encore que respirer, il n’y avait guère de doute que je puisse m’en passer – disons plutôt que de prendre le métro pour gagner la banlieue dans laquelle se dressait une de ces tours de verre impersonnelle dont je gravissais les étages cinq fois par semaine pour mieux les redescendre, le soir venu. Il s’est produit un événement considérable. Insignifiant et considérable à la fois qui a bousculé mon quotidien. Du moins, qui a substitué à mes habitudes d’autres habitudes, d’autres mots grognés, d’autres trajets parcourus sans plus en avoir conscience, un ensemble de gestes, de regards, de hochements du corps et de l’esprit, qui, dans un premier temps, en bouleversant mes habitudes d’alors, ont créé l’illusion de répudier mon quotidien, d’arracher mon existence à la fatalité du réel.

Un événement considérable, non en raison de sa rareté, non en raison de son incidence sur le cours du monde, mais en raison de sa proximité. Il s’est produit devant moi, à mes pieds précisément. Il eût suffi d’un bref instant d’inattention, un voisin croisé dans la cage d’escalier, un oubli qui m’eût contraint à rebrousser chemin, il eût suffi que cette conjonction, que l’intersection de ses deux trajectoires fût défaite par le temps pour que faute d’en être le témoin, l’événement perdît aussitôt toute consistance et même toute consistance et bientôt toute réalité.
Alfred Maznec habitait en face de chez moi. Non content d’habiter en face de chez moi, il a attendu que je descende les poubelles, c’est-à-dire que, justement, je mette une certaine distance entre lui et moi, cinq étages précisément, pour mieux se jeter sur moi. Alfred Maznec, alors que je descendais les poubelles, s’est jeté du cinquième étage. J’ai d’abord eu peur. Pas pour lui, pour moi. C’est qu’il aurait pu tomber sur moi. On voit la scène : je le sauve de la mort qu’il recherche et me retrouve là même où il était, semble-t-il, pressé de se rendre. La peur a rapidement laissé place à la stupéfaction. C’était la première fois que j’assistais en direct de Bagdad ou d’ailleurs à la mort d’un homme. Puis la dégradation de l’image de son corps étalé sur le macadam a laissé place à la curiosité. Alfred Maznec était ce que l’on appelle nommément un homme discret. Voisin de moi, et en termes courtois, il m’avait quelques années auparavant confié un jeu de clefs pour, avait-il expliqué, arroser ses plantes vertes en son absence. Je soupçonnais que, comme moi avant que sa mort ne réveille les rares choses que je savais de lui, il ne se souvenait plus me les avoir confiées. Alfred Maznec était un homme discret. De son appartement, il était rare que proviennent des bruits. C’était également un homme solitaire. Jamais on n’entendait la sonnerie de sa porte retentir. Et lui-même se faisait rare dans l’escalier. Des souvenirs plus ou moins artificiels remontaient. Homme solitaire. Silencieux. Célibataire. Sans famille. Possède des plantes. Jamais je n’avais eu à les arroser. Existaient-elles ? Avaient-elles jamais existé ? La curiosité grandissait. Je laissais s’écouler une semaine, une semaine pendant laquelle aucun membre de la famille, aucune connaissance n’avait donné signe de vie, une semaine pendant laquelle je gardais l’œil braquet sur le judas à espionner les mouvements de la cage d’escalier. Personne. Personne depuis l’inspection de routine que la police, guidée par la concierge, avait effectuée. J’ai fini par me décider. L’appartement était rangé impeccablement. La fenêtre du drame avait été refermée. Après un tour rapide, je tombais nez à nez avec une plante : un bégonia ornemental. Semblable au mien. Personne, semble-t-il, n’y avait touché, car en soulevant le pot, je découvris une lettre sous la soucoupe, une lettre qui m’était adressée.