15.05.2006

Le champ de rose(s)

Mon bégonia ne donnant aucun signe de lassitude, sa contemplation avait fini par faire naître en moi une haute idée de l’ennui. Mais comment éviter des extrémités dommageables alors même que les voyages chez moi laissaient trop augurer une pente horticultrice – célèbre invite voltairienne dont ma tentative d’escapade rouennaise avait retrouvé la saveur intacte, bien que mon jardin ait la taille d’un pot.
Lassé cependant de jouer les Robbe-Grillet, décrivant feuille après feuille chacune des aspérités d’un monde réduit à ses quartiers, j’acceptais de me confondre à mon essence de jardinier mécréant à condition d’exclure de mes pensées mon bégonia pour lui préférer d’autres plantes, d’autres fleurs. Avec cette grave question – en attendant que la lassitude cesse, en attendant de trouver au bégonia un aspect neuf, en attendant une hypothétique floraison, en attendant un improbable dieu des bégonias, Bégodot – pour vade mecum : quel prénom ?
L’idée, il faut dire, m’avait déjà traversé l’esprit. Plus d’une fois en passant en revue les différents prénoms contenus dans mon répertoire, j’avais été frappé par la prolifération des jeunes filles en fleurs : Rose, Iris, Hortense, Marguerite, Capucine ; ou en fruit, Cerise, Clémentine.
Et, je l’avoue, je n’avais pu m’empêcher de me demander à quoi ressemblait au sens propre une jeune fille, à force de suggestions terriennes, labourant et labourant encore l’inconscient, de ses fibrilles puissant dans la terre la nourriture de son épanouissement, qui aurait fini par s’identifier à son prénom.
Prenons Rose. Une tignasse colorée de jeune punkette. Des épines en guise de piercings. Voilà pour un hypothétique goût du jour. Une mort rapide : overdose. Il est difficile de se défaire de cinq siècles de poésie. Cette vêprée !, cette vêprée !
Rose, donc. Marcel Duchamp, bien sûr. Qui dans ses folles virées parisiennes, maculé de mascara, dégoulinant de rouge à lèvre, se faisait appeler Rose Sélavy. Ou plutôt Rrose Sélavy, c’est-à-dire encore : Eros, c’est la vie. Merveilleuse trouvaille faisant du travesti, femme et homme pour satisfaire à l’analyse freudienne d’un désir non pas androgyne mais masculin aussi bien que féminin, le visage humain d’une rose. Nous voilà bien loin de notre punkette ronsardisée.
Mon amie Rose, mettons Rose Durand ou Rose Bergeot, pour devenir ce que son prénom la destinait à être n’avait pas besoin de dessiner des arabesques pointillistes sur son bras à l’aide de seringues, il lui fallait retrouver l’homme en elle, en partie. La rose, attribut si historiquement féminin, prenait du poile aux joues, qu’il fallait à tout prix masquer en habillant les jambes de résilles, en allongeant les cheveux. Quelle supercherie ! J’appelais Rose, pour savoir, à tout hasard... Je fus traité de rosse. Ce qui ne manque pas de piquant.