30.04.2006
De la gargouille à la grenouille
J’étais donc venu à Rouen pour voir si je pouvais, comme Monet (encore qu'il n’était pas question pour moi de se mesurer à lui, à sa barbe, à sa cataracte qui lui faisait tout voir de travers), faire naître des couleurs, des formes qu’assurément il n’était pas donné à tout le monde de voir, faire surgir des impressions grâce à cette station deux heures debout face à la porte merveilleusement travaillée, il parait, ou pour le dire autrement si l’Italie du XXIe siècle pouvait par la seule force de mon « âme » devenir celle que Stendhal redécouvre sous l’humiliation des défaites dans la présence flottante du Tasse et de l’Arioste.
C’était tout cela que je cherchais à Rouen. Mais, plus je réussissais à formuler avec précision les raisons de ma présences, plus il me semblait que Rouen, sa cathédrale en tout cas, était un mauvais sujet d’étude. Que rien dans le Moyen Age ne me semblait devoir ressusciter. Qu’aucun nom associé à cette époque me semblait si réel, si merveilleux que j’espérais le voir tirer consistance de cette contemplation. Que, j’en étais sûr, cette visite était inutile car il m’aurait été possible de faire une description fidèle de la cathédrale sans me déplacer, car je n’espérais pas qu’elle suscite en moi autre chose que des mots déjà utilisés bien mieux par tant d’autres, que l’émotion, la rêverie, l’effroi, toute chose que je sentais avoir grossièrement, c’est-à-dire sans pouvoir y mettre de mots, vécues à Florence en découvrant le palais Rucellai, je n’attendais guère à en être traversé par cette cathédrale. Que l’entreprise, presque scientifique, ayant soudain l’impression d’une grenouille que je m’apprêtais à disséquer avec le léger dégoût de l’écolier pour qui il s’agit d’une première mais qui n’a certainement pas en lui la naissante passion de la biologie et qui sait déjà que la rencontre de ces outils et de la chair caoutchouteuse ne créera aucun déclic à moins d’un prodigieux malentendu, était, parce que seulement scientifique, vouée à l’échec. Un échec relatif, sans doute sanctionné d’un quatorze qu’il serait heureux d’annoncer à ses parents, fiers ou indifférents selon le degré de confiance qu’eux-mêmes accordaient aux notes et à l’enseignement ou en proie à un dégoût rentré suscité par la présentation minutieusement détaillée de ces chairs plastifiées mises à nu. Puis à la grenouille succéderaient une dissertation sur un roman de Balzac, une interrogation sur la situation démographique des pays du tiers monde, le calcul d’équations à plusieurs inconnues, dans une espèce de maelström interchangeable et vécu comme tel par l’élève sérieux sans plus, heureux d’entrer pour la première fois dans un bistrot, de commander un sandwich et un café, de sortir le billet magique de sa nouvelle liberté, ses parents de jour en jour s’éloignant de lui, paisiblement. Et me remémorant avec l’indifférence polie dont on use pour écouter l’histoire ennuyeuse d’une connaissance, je ne réussissais pas à trouver de moment éligible où mon cœur aurait battu plus fort, où mon intérêt se serait aiguisé, ces souvenirs ne valaient que pour leur appartenance cotonneuse à ma vie. Rouen était déjà en passe de les rejoindre. J’essayai, j’ordonnai même à mon attention ; rien n’y fit. J’avais froid, j’étais fatigué, je voulais rentrer. Je me dirigeai vers la gare où j’avançai d’une journée mon retour, je m’assoupissai et me réveillai assez heureux d’être de retour dans une ville si encombrée de beautés qu’il n’était demandé à personne d’y prendre garde. Une ville où il n’était besoin de regarder que ses pieds. Enfin, moi, je me contentais de mes pieds. Et d’arroser mon bégonia.
C’était tout cela que je cherchais à Rouen. Mais, plus je réussissais à formuler avec précision les raisons de ma présences, plus il me semblait que Rouen, sa cathédrale en tout cas, était un mauvais sujet d’étude. Que rien dans le Moyen Age ne me semblait devoir ressusciter. Qu’aucun nom associé à cette époque me semblait si réel, si merveilleux que j’espérais le voir tirer consistance de cette contemplation. Que, j’en étais sûr, cette visite était inutile car il m’aurait été possible de faire une description fidèle de la cathédrale sans me déplacer, car je n’espérais pas qu’elle suscite en moi autre chose que des mots déjà utilisés bien mieux par tant d’autres, que l’émotion, la rêverie, l’effroi, toute chose que je sentais avoir grossièrement, c’est-à-dire sans pouvoir y mettre de mots, vécues à Florence en découvrant le palais Rucellai, je n’attendais guère à en être traversé par cette cathédrale. Que l’entreprise, presque scientifique, ayant soudain l’impression d’une grenouille que je m’apprêtais à disséquer avec le léger dégoût de l’écolier pour qui il s’agit d’une première mais qui n’a certainement pas en lui la naissante passion de la biologie et qui sait déjà que la rencontre de ces outils et de la chair caoutchouteuse ne créera aucun déclic à moins d’un prodigieux malentendu, était, parce que seulement scientifique, vouée à l’échec. Un échec relatif, sans doute sanctionné d’un quatorze qu’il serait heureux d’annoncer à ses parents, fiers ou indifférents selon le degré de confiance qu’eux-mêmes accordaient aux notes et à l’enseignement ou en proie à un dégoût rentré suscité par la présentation minutieusement détaillée de ces chairs plastifiées mises à nu. Puis à la grenouille succéderaient une dissertation sur un roman de Balzac, une interrogation sur la situation démographique des pays du tiers monde, le calcul d’équations à plusieurs inconnues, dans une espèce de maelström interchangeable et vécu comme tel par l’élève sérieux sans plus, heureux d’entrer pour la première fois dans un bistrot, de commander un sandwich et un café, de sortir le billet magique de sa nouvelle liberté, ses parents de jour en jour s’éloignant de lui, paisiblement. Et me remémorant avec l’indifférence polie dont on use pour écouter l’histoire ennuyeuse d’une connaissance, je ne réussissais pas à trouver de moment éligible où mon cœur aurait battu plus fort, où mon intérêt se serait aiguisé, ces souvenirs ne valaient que pour leur appartenance cotonneuse à ma vie. Rouen était déjà en passe de les rejoindre. J’essayai, j’ordonnai même à mon attention ; rien n’y fit. J’avais froid, j’étais fatigué, je voulais rentrer. Je me dirigeai vers la gare où j’avançai d’une journée mon retour, je m’assoupissai et me réveillai assez heureux d’être de retour dans une ville si encombrée de beautés qu’il n’était demandé à personne d’y prendre garde. Une ville où il n’était besoin de regarder que ses pieds. Enfin, moi, je me contentais de mes pieds. Et d’arroser mon bégonia.
17:40 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
29.04.2006
La cathédrale estropiée
La cathédrale de Monet est si recouverte de miroitements de lumière que si de derrière cette cascade se dégage une forme sans doute repérable de cathédrale – encore que le titre de la série, un vernis culturel minimal rétrécissent la possibilité de nous laisser abuser par l’étalement lumineux qui plisse la forme – affirmer qu’il s’agît précisément de la cathédrale de Rouen sauf à être spécialiste d’architecture gothique, spécialiste de la Normandie, connaisseur encyclopédiste ou avoir simplement un sens de l’observation plus aiguisé que le mien, il me semblait que c’était impossible.
Le monument qui se dressait devant moi n'était recouvert par rien. Rien, en tout cas, qui ne retienne mon regard. Je voyais le travail, la pierre ciselée, les bas reliefs, la légèreté difforme et, pourtant, c’était comme si je ne voyais rien. Je comprenais que le peintre n’entrait pas en concurrence avec moi, avec ma manière de voir, son oeuvre entrait en concurrence avec la cathédrale. Seulement, j’avais trouvé la série des cathédrales trop modeste, il lui manquait l’immensité des nymphéas et, si après ces premières minutes de bruine et de désappointement, je penchais en faveur de l’édifice, c’était autant pour ne pas regretter les heures de train, le courage, enfin l’effort, car, pour moi, c’en était un, qui m'avait poussé à entreprendre ce voyage, qu’en raison de l’admiration que suscitaient en moi les dimensions colossales de la cathédrale, les heures, les années, les décennies de travail que des artisans anonymes avaient sacrifiés pour l’achever. Je sentais la sueur, la peur, les blessures, les corps estropiés, la mort, l’oubli et la permanence tout réunis beaucoup mieux que les coups de pinceaux, le choix de telle couleur, même si j’avais cru comprendre que Monet travaillait à plusieurs toiles à la fois, qu’il en changeait en fonction de l’heure du jour ou des conditions atmosphériques, effort louable mais insignifiant au regard de celui nécessaire à l’érection de ce monstre gracile.
(Pourquoi aller à Rouen, pourquoi ne pas se satisfaire d’un immeuble anonyme, dans une rue étroite ou large, ensoleillée ou battue par le vent qui attendait, à portée de main, le retour de ses habitants ou la visite butée, sérieuse, studieuse, appliquée d’un passant à l’improviste encore que le choix au hasard de l’immeuble n’aurait rien eu d’hasardeux – cet immeuble-là, pas un autre ? Je ne sais pas.)
Il ne fallait pas avoir peur des truismes et affirmer qu’aussi grande soit la cathédrale aux yeux des amateurs, des spécialistes, de la collectivité locale, de l’antenne du Patrimoine, sa description par mes petits yeux plissés et perçants sur lesquels des mots prendraient appui pour s’envoler ou s’écraser n’y gagnerait aucun prestige artistique. Les descriptions de Marcel répondent au fonctionnement interne de la Recherche, étayent une vision de l’art, assoient un goût, balisent une vocation mais ne sont certainement pas destinées à brigander un peu de la beauté vue dans l’espoir qu’une transposition, une translation en colorera celle de sa description. Décidément, un immeuble haussmannien aurait aussi bien fait l'affaire.
Le monument qui se dressait devant moi n'était recouvert par rien. Rien, en tout cas, qui ne retienne mon regard. Je voyais le travail, la pierre ciselée, les bas reliefs, la légèreté difforme et, pourtant, c’était comme si je ne voyais rien. Je comprenais que le peintre n’entrait pas en concurrence avec moi, avec ma manière de voir, son oeuvre entrait en concurrence avec la cathédrale. Seulement, j’avais trouvé la série des cathédrales trop modeste, il lui manquait l’immensité des nymphéas et, si après ces premières minutes de bruine et de désappointement, je penchais en faveur de l’édifice, c’était autant pour ne pas regretter les heures de train, le courage, enfin l’effort, car, pour moi, c’en était un, qui m'avait poussé à entreprendre ce voyage, qu’en raison de l’admiration que suscitaient en moi les dimensions colossales de la cathédrale, les heures, les années, les décennies de travail que des artisans anonymes avaient sacrifiés pour l’achever. Je sentais la sueur, la peur, les blessures, les corps estropiés, la mort, l’oubli et la permanence tout réunis beaucoup mieux que les coups de pinceaux, le choix de telle couleur, même si j’avais cru comprendre que Monet travaillait à plusieurs toiles à la fois, qu’il en changeait en fonction de l’heure du jour ou des conditions atmosphériques, effort louable mais insignifiant au regard de celui nécessaire à l’érection de ce monstre gracile.
(Pourquoi aller à Rouen, pourquoi ne pas se satisfaire d’un immeuble anonyme, dans une rue étroite ou large, ensoleillée ou battue par le vent qui attendait, à portée de main, le retour de ses habitants ou la visite butée, sérieuse, studieuse, appliquée d’un passant à l’improviste encore que le choix au hasard de l’immeuble n’aurait rien eu d’hasardeux – cet immeuble-là, pas un autre ? Je ne sais pas.)
Il ne fallait pas avoir peur des truismes et affirmer qu’aussi grande soit la cathédrale aux yeux des amateurs, des spécialistes, de la collectivité locale, de l’antenne du Patrimoine, sa description par mes petits yeux plissés et perçants sur lesquels des mots prendraient appui pour s’envoler ou s’écraser n’y gagnerait aucun prestige artistique. Les descriptions de Marcel répondent au fonctionnement interne de la Recherche, étayent une vision de l’art, assoient un goût, balisent une vocation mais ne sont certainement pas destinées à brigander un peu de la beauté vue dans l’espoir qu’une transposition, une translation en colorera celle de sa description. Décidément, un immeuble haussmannien aurait aussi bien fait l'affaire.
(A suivre)
17:00 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
28.04.2006
Rucellai
Je partais plein d’espoir à l’assaut de la cathédrale de Rouen, que l’on voit d’ailleurs si mal chez Monet. Au vrai, dans mes souvenirs, lointains vestiges de sorties scolaires, on ne l’y trouve pas : tout au plus une présence spectrale, lugubre quand le soleil disparaît, diaphane quand il revient. On voit un incessant jeu de lumières pareil à une pierre translucide à laquelle un jet de lumière plus ou moins diffus, plus ou moins éclaté arrache des irisations mouchetés mais guère reconnaissables, si bien qu’en découvrant la cathédrale, on peut éprouver une lointaine familiarité, on prend surtout conscience qu’il y a tout à voir, encore, à notre tour.
Je ne pris pas même le temps de regarder Rouen. Je sortis de la gare et demandais le trajet de la cathédrale. Un homme qui semblait se souvenir que sa ville abritait une cathédrale renommée m'indiqua, après quelques hésitations, une vague direction. Je me perdis un peu et finalement me cognai à la célèbre façade. Tel l'élève appliqué, que j'avais décidé d'être à nouveau, je me plantai devant, les mains sur les hanches, le dos bien droit, les yeux grand ouverts. Et j’attendis. Rapidement, les minutes qui s’égrenaient dans ma bouche, que j’empilais pour goûter à sa juste valeur le sérieux de mon effort, me masquèrent entièrement les deux vitraux qui me renvoyaient l'image de ce regard redevenu rond et vide.
Je ne voyais rien. Mais pas comme Marcel à Balbec, la première fois. Qui voit trop bien quel fossé infranchissable il y a entre les paysages que lui peignait son imagination et ces pierres ensevelies sous les mauvaises herbes et les cris indifférents des vacanciers. Moi je ne voyais rien, plutôt, je voyais bien un édifice plus ou moins échevelé mais hors le dénombrements des arcs-boutants, des arches, des contreforts, la longueur exacte de la nef, la hauteur de l’édifice, tout renseignement que j’aurais pu trouver dans le Guide Bleu et qui ne demandaient pas vraiment de vérification in situ, je ne voyais rien. J’entendais le bruit de la circulation, je sentais la bruine transpirer sur ma peau, mes vêtements peu à peu chiffonnés, (car contrairement au reste de la France, il pleuvait, ce qui me fit me dire, en sortant de la gare de Rouen, que si cette expédition se transformait en déroute, ma peau blanchâtre me donnerait des arguments devant mes collègues pour expliquer que j’avais finalement annulé le voyage), mais de l’édifice, je ne voyais rien, un peu comme si, subitement, j’avais été privé de mots pour le voir, pour prendre conscience de ce que je voyais.
Je ne pris pas même le temps de regarder Rouen. Je sortis de la gare et demandais le trajet de la cathédrale. Un homme qui semblait se souvenir que sa ville abritait une cathédrale renommée m'indiqua, après quelques hésitations, une vague direction. Je me perdis un peu et finalement me cognai à la célèbre façade. Tel l'élève appliqué, que j'avais décidé d'être à nouveau, je me plantai devant, les mains sur les hanches, le dos bien droit, les yeux grand ouverts. Et j’attendis. Rapidement, les minutes qui s’égrenaient dans ma bouche, que j’empilais pour goûter à sa juste valeur le sérieux de mon effort, me masquèrent entièrement les deux vitraux qui me renvoyaient l'image de ce regard redevenu rond et vide.
Je ne voyais rien. Mais pas comme Marcel à Balbec, la première fois. Qui voit trop bien quel fossé infranchissable il y a entre les paysages que lui peignait son imagination et ces pierres ensevelies sous les mauvaises herbes et les cris indifférents des vacanciers. Moi je ne voyais rien, plutôt, je voyais bien un édifice plus ou moins échevelé mais hors le dénombrements des arcs-boutants, des arches, des contreforts, la longueur exacte de la nef, la hauteur de l’édifice, tout renseignement que j’aurais pu trouver dans le Guide Bleu et qui ne demandaient pas vraiment de vérification in situ, je ne voyais rien. J’entendais le bruit de la circulation, je sentais la bruine transpirer sur ma peau, mes vêtements peu à peu chiffonnés, (car contrairement au reste de la France, il pleuvait, ce qui me fit me dire, en sortant de la gare de Rouen, que si cette expédition se transformait en déroute, ma peau blanchâtre me donnerait des arguments devant mes collègues pour expliquer que j’avais finalement annulé le voyage), mais de l’édifice, je ne voyais rien, un peu comme si, subitement, j’avais été privé de mots pour le voir, pour prendre conscience de ce que je voyais.
Inapte un peu par défaut de culture, inapte, au fond, par défaut de sensibilité. Souvent, quand celle-ci se réveillait comme une fois à Florence à la découverte au coin d’une rue où mes regards avaient d’abord été arrêtés par un magasin de vêtement au nom imprononçable à la vitrine duquel attendaient quelques costumes fort bien coupés si l’on en croyait le prix, d’autant plus exorbitant qu’à l’époque la lire n’avait pas encore était supplantée par l’euro et que la somme, exprimée dans cette monnaie, avait quelque chose d’incompréhensible, je finis par me détourner de ces armures que je n’avais pas encore les moyens de porter mais déjà le goût, et, apercevant un banc de pierre joint à la façade finissante d’un bâtiment caché par l’angle biseauté de la rue, ces bancs si ingénieusement florentins, je m’approchais pour me reposer un peu, me réjouissant que cette particularité fusse en outre abritée du soleil par ces grandes façades sévères surmontées de ces toits courts mais néanmoins plongeants, secs, militaires eux aussi, et m’approchant, je découvris sans savoir encore que ce que je voyais était la façade du palais Rucellai, souvent, donc, dans ces cas-là, je suis si étonné par ce que j'éprouve, que, pour que rien ne vienne menacer cette impression étrange, je préfère, finalement, fermer les yeux et partir.
(A suivre)
00:30 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
27.04.2006
Rouen
Comme je finissais par douter de ne jamais réussir à voir mon bégonia, malgré mes gros yeux ouverts comme une imploration (et sur la cornée desquels se reflétait à n’en pas douter parfaitement bien que légèrement bombées ses feuilles grimaçantes - mais cela je ne pouvais le voir), mais il est vrai que depuis longtemps je sentais que je ne savais pas regarder, que, lorsque je posais ces yeux ronds et largement ouverts sur un objet ou un paysage, aussitôt la lumière m’éblouissait, les couleurs me fatiguaient, l’ennui me prenait. Devant une œuvre d’art ou un paysage, je n’étais pas incapable de sentiments et de sensations, il fallait pour qu’elles éclosent que le spectacle prenne des proportions considérables afin de commencer à en apercevoir un peu de la matière, un fleuve, plutôt qu’une rivière, une montagne plutôt qu’une vallée, une scène de bataille plutôt qu’une nature morte, au point d’ailleurs que l’art pompier ne m’avait jamais entièrement déplu au grand dam des spécialistes gravitant autour du cercle familiale et, bien plus, au point même que la taille était sans doute devenue, malgré des efforts de domestication, un critère objectif de beauté. Je n’étais pas sans savoir que telle toile de taille modeste de Monet écrasait telle autre marmoréenne de Cabanel, mais celle-ci, du moins, je la voyais de loin, et je me grossissais du plaisir des proportions indues de cette grenouille. Je n’étais pas un bon spectateur, je n’étais pas un amateur, éclairé ou non, et les paysages subissaient la même et inexorable détérioration, leur inutile présence éclatait si l’on avait le malheur de me demander mon sentiment devant « une gorge escarpée dans laquelle une onde violente dévalait ». Je trouvais cela beau, et demandais si la voiture était encore loin.
Comme aussi je m’ennuyais et qu’autour de moi les mines bronzées, les airs ragaillardis de mes collègues exigeaient que je fasse de même, que je m’aère, comme on dit, ou que je m’évade, je décidai de partir quelques jours et de mettre à profit ces vacances impromptues pour essayer de regarder.
Pour mettre toutes les chances de mon côté, je choisissais un monument volumineux, que je n’aurais pas trop à chercher des yeux, il fallait qu’il en impose et qu’il s’impose à mon regard : je partais à Rouen, seul. Je partais à la découverte de la cathédrale. Une cathédrale était un choix judicieux si l’on en croyait une mauvaise métaphore qui les transformaient en fleurs de pierre. Un bégonia aux proportions formidables. Je choisis celle de Rouen parce qu’il me semblait qu’elle n’était pas toute encombrée des phrases, des perceptions, des descriptions, des commentaires de Proust, mais que, cependant, il me serait toujours possible si, finalement, je ne devais rien voir, de m’en remettre à la série de Monet, pour, à mon retour, dire quelques mots de ce périple - fameuses cartes postales achetées à la gare.
(A suivre)Comme aussi je m’ennuyais et qu’autour de moi les mines bronzées, les airs ragaillardis de mes collègues exigeaient que je fasse de même, que je m’aère, comme on dit, ou que je m’évade, je décidai de partir quelques jours et de mettre à profit ces vacances impromptues pour essayer de regarder.
Pour mettre toutes les chances de mon côté, je choisissais un monument volumineux, que je n’aurais pas trop à chercher des yeux, il fallait qu’il en impose et qu’il s’impose à mon regard : je partais à Rouen, seul. Je partais à la découverte de la cathédrale. Une cathédrale était un choix judicieux si l’on en croyait une mauvaise métaphore qui les transformaient en fleurs de pierre. Un bégonia aux proportions formidables. Je choisis celle de Rouen parce qu’il me semblait qu’elle n’était pas toute encombrée des phrases, des perceptions, des descriptions, des commentaires de Proust, mais que, cependant, il me serait toujours possible si, finalement, je ne devais rien voir, de m’en remettre à la série de Monet, pour, à mon retour, dire quelques mots de ce périple - fameuses cartes postales achetées à la gare.
23:50 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Littérature

