28.04.2006

Rucellai

Je partais plein d’espoir à l’assaut de la cathédrale de Rouen, que l’on voit d’ailleurs si mal chez Monet. Au vrai, dans mes souvenirs, lointains vestiges de sorties scolaires, on ne l’y trouve pas : tout au plus une présence spectrale, lugubre quand le soleil disparaît, diaphane quand il revient. On voit un incessant jeu de lumières pareil à une pierre translucide à laquelle un jet de lumière plus ou moins diffus, plus ou moins éclaté arrache des irisations mouchetés mais guère reconnaissables, si bien qu’en découvrant la cathédrale, on peut éprouver une lointaine familiarité, on prend surtout conscience qu’il y a tout à voir, encore, à notre tour.
Je ne pris pas même le temps de regarder Rouen. Je sortis de la gare et demandais le trajet de la cathédrale. Un homme qui semblait se souvenir que sa ville abritait une cathédrale renommée m'indiqua, après quelques hésitations, une vague direction. Je me perdis un peu et finalement me cognai à la célèbre façade. Tel l'élève appliqué, que j'avais décidé d'être à nouveau, je me plantai devant, les mains sur les hanches, le dos bien droit, les yeux grand ouverts. Et j’attendis. Rapidement, les minutes qui s’égrenaient dans ma bouche, que j’empilais pour goûter à sa juste valeur le sérieux de mon effort, me masquèrent entièrement les deux vitraux qui me renvoyaient l'image de ce regard redevenu rond et vide.
Je ne voyais rien. Mais pas comme Marcel à Balbec, la première fois. Qui voit trop bien quel fossé infranchissable il y a entre les paysages que lui peignait son imagination et ces pierres ensevelies sous les mauvaises herbes et les cris indifférents des vacanciers. Moi je ne voyais rien, plutôt, je voyais bien un édifice plus ou moins échevelé mais hors le dénombrements des arcs-boutants, des arches, des contreforts, la longueur exacte de la nef, la hauteur de l’édifice, tout renseignement que j’aurais pu trouver dans le Guide Bleu et qui ne demandaient pas vraiment de vérification in situ, je ne voyais rien. J’entendais le bruit de la circulation, je sentais la bruine transpirer sur ma peau, mes vêtements peu à peu chiffonnés, (car contrairement au reste de la France, il pleuvait, ce qui me fit me dire, en sortant de la gare de Rouen, que si cette expédition se transformait en déroute, ma peau blanchâtre me donnerait des arguments devant mes collègues pour expliquer que j’avais finalement annulé le voyage), mais de l’édifice, je ne voyais rien, un peu comme si, subitement, j’avais été privé de mots pour le voir, pour prendre conscience de ce que je voyais.
Inapte un peu par défaut de culture, inapte, au fond, par défaut de sensibilité. Souvent, quand celle-ci se réveillait comme une fois à Florence à la découverte au coin d’une rue où mes regards avaient d’abord été arrêtés par un magasin de vêtement au nom imprononçable à la vitrine duquel attendaient quelques costumes fort bien coupés si l’on en croyait le prix, d’autant plus exorbitant qu’à l’époque la lire n’avait pas encore était supplantée par l’euro et que la somme, exprimée dans cette monnaie, avait quelque chose d’incompréhensible, je finis par me détourner de ces armures que je n’avais pas encore les moyens de porter mais déjà le goût, et, apercevant un banc de pierre joint à la façade finissante d’un bâtiment caché par l’angle biseauté de la rue, ces bancs si ingénieusement florentins, je m’approchais pour me reposer un peu, me réjouissant que cette particularité fusse en outre abritée du soleil par ces grandes façades sévères surmontées de ces toits courts mais néanmoins plongeants, secs, militaires eux aussi, et m’approchant, je découvris sans savoir encore que ce que je voyais était la façade du palais Rucellai, souvent, donc, dans ces cas-là, je suis si étonné par ce que j'éprouve, que, pour que rien ne vienne menacer cette impression étrange, je préfère, finalement, fermer les yeux et partir.
(A suivre)

Commentaires

partir ? sans entrer pour chercher le vitrail qui a enflammé l'imagination de Flaubert ?Ah! mon jeune ami ( car vous devez être bien jeune ) ça, c'est trop fort!

Ecrit par : horticulteur cuistre | 28.04.2006

Il y a un vrai plaisir cuistre cher horticulteur à se déplacer (même et surtout au bout du monde) et à ne pas visiter les lieux convoités de tous.
"Trop de touristes aux Taj Mahal, on reviendra quand la brume se sera dissipée sur le temple à l'amour... dans vingt ans peut-être... Pour cette fois achetons des cartes postales."

Ecrit par : Joël | 28.04.2006

oui, déguster un Orvieto bien frais sans entrer dans la cathédrale pour admirer Signorelli , cela peut se faire ( pas à chaque fois quand même ).Mais ne pas aller voir cet affreux vitrail du XIX° siècle,même pas de style naïf et dont Flaubert a tiré tant de choses et dont les touristes se contrefichent, cela me déçoit de ce jeune Apocryphe( je veux absolument qu'il soit jeune ,il marche peut-être difficilement et pour cette raison ne regarde que les façades comme d'autres ne se fient qu'aux apparences) .Joël signez vos citations de grâce je n'ai pas " lu tous les livres ".

Ecrit par : horticulteur cuistre | 28.04.2006

Mais, enfin, le plaisir de la flânerie n'est-il pas tout entier dans les gellati dont des traînées vanillées ou oranges maculent les doigts, les envolées des pigeons chassés ou attirés par les allers et venues des badauds, l'Orvieto, bientôt, quand sept heures sonnera, ou un verre de Montepulciano, qu'importe la couleur, qu'importe la région, et en bandoulière l'appareil photo jamais sorti de son étui, pas loin Enée et la tête de Gorgone brandie victorieusement, et, interminables, ces flots de touristes, toujours trop nombreux – n'en sommes nous pas nous-mêmes ? – leur attirail, leur dégaine, leurs accents, différents et semblables, que depuis la terrasse, où enfin le vin a remplacé la glace, nous ne nous lassons pas de détailler, sans plus un regard pour la coupole de Brunelleschi ?

Ecrit par : Thomas von K | 29.04.2006

Cette citation n'en était pas une. C'était une réflexion que j'aurais pu jeter négligemment un jour devant le Taj Mahal.

A dire vrai, je n'ai pas ce cran dans la réalité, c'est pour ça que j'aime écrire.

Ecrit par : Joël | 29.04.2006

Enée ? vraiment ??

mais si, Joël, vous avez sûrement ce cran, vous êtes bien passé souvent devant Siant-Sulpice sans aller jeter le moindre coup d'oeil à Delacroix.En tout cas je ne vous y ai jamais vu

Ecrit par : horticulteur cuistre | 01.05.2006

Que dis-je !, Persée et la méduse ! Ma description fautive n'a pas manqué d'éveiller en vous quelques souvenirs !

Ecrit par : Thomas | 02.05.2006

Il est vrai que je suis passé devant Saint-Sulpice sans même jamais y entrer. C'est un chose assez étonnante si l'on songe au nombre incalculable d'église que j'ai visitées un peu partout alors que je fais profession de mécréance.

A ma décharge, enfin peut-être, je ne savais même pas que Héliodore y était chassé du Temple ni que Jacob s'y battait avec l'ange ou que Saint Michel y terrassait le démon. Pire, je confondais Saint Eustache avec Saint Sulpice. La prochaine fois que je monte à Paris (eh oui de Haute-Savoie on monte à Paris) ce qui ne saurait tarder, j'irai y faire un tour. Promis!
PS: Ce que je n'aime pas dans les églises, c'est qu'en général les tableaux sont très mal mis en valeur.

Ecrit par : Joël | 02.05.2006

il s'agit d'un cas particulier d'accrochage: Delacroix a reçu la commande du décor de la Chapelle Saint-Ange,trois toiles qui ne sont pas des "tableaux" au sens habituel du terme mais des toiles marouflées,placées directement contre les murs (2) et au plafond (Saint-Michel). Et peintes sur place. Ce n'est pas clair en hiver mais visible et aux beaux jours il y a parfois une belle lumière. Les toiles sur les murs sont très grandes et je ne connais pas beaucoup d'oeuvres aussi belles que le Combat de l'ange et de Jacob.
Foi d'horticulteur .

Ecrit par : horticulteur cuistre | 09.05.2006

Rendez-vous pris ce week-end sans faute.
Je réitère mon invitation à venir sur mon blog, c'est promis j'y parlerais de mes cactus et pas seulement des tulipes.

Ecrit par : Joël | 12.05.2006

Pour voir le combat de l'ange le rdv.

Ecrit par : Joël | 12.05.2006

Je suis allé faire un tour dans la Tulipomania.

Ecrit par : horticulteur cuistre | 12.05.2006

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