27.04.2006
Rouen
Comme je finissais par douter de ne jamais réussir à voir mon bégonia, malgré mes gros yeux ouverts comme une imploration (et sur la cornée desquels se reflétait à n’en pas douter parfaitement bien que légèrement bombées ses feuilles grimaçantes - mais cela je ne pouvais le voir), mais il est vrai que depuis longtemps je sentais que je ne savais pas regarder, que, lorsque je posais ces yeux ronds et largement ouverts sur un objet ou un paysage, aussitôt la lumière m’éblouissait, les couleurs me fatiguaient, l’ennui me prenait. Devant une œuvre d’art ou un paysage, je n’étais pas incapable de sentiments et de sensations, il fallait pour qu’elles éclosent que le spectacle prenne des proportions considérables afin de commencer à en apercevoir un peu de la matière, un fleuve, plutôt qu’une rivière, une montagne plutôt qu’une vallée, une scène de bataille plutôt qu’une nature morte, au point d’ailleurs que l’art pompier ne m’avait jamais entièrement déplu au grand dam des spécialistes gravitant autour du cercle familiale et, bien plus, au point même que la taille était sans doute devenue, malgré des efforts de domestication, un critère objectif de beauté. Je n’étais pas sans savoir que telle toile de taille modeste de Monet écrasait telle autre marmoréenne de Cabanel, mais celle-ci, du moins, je la voyais de loin, et je me grossissais du plaisir des proportions indues de cette grenouille. Je n’étais pas un bon spectateur, je n’étais pas un amateur, éclairé ou non, et les paysages subissaient la même et inexorable détérioration, leur inutile présence éclatait si l’on avait le malheur de me demander mon sentiment devant « une gorge escarpée dans laquelle une onde violente dévalait ». Je trouvais cela beau, et demandais si la voiture était encore loin.
Comme aussi je m’ennuyais et qu’autour de moi les mines bronzées, les airs ragaillardis de mes collègues exigeaient que je fasse de même, que je m’aère, comme on dit, ou que je m’évade, je décidai de partir quelques jours et de mettre à profit ces vacances impromptues pour essayer de regarder.
Pour mettre toutes les chances de mon côté, je choisissais un monument volumineux, que je n’aurais pas trop à chercher des yeux, il fallait qu’il en impose et qu’il s’impose à mon regard : je partais à Rouen, seul. Je partais à la découverte de la cathédrale. Une cathédrale était un choix judicieux si l’on en croyait une mauvaise métaphore qui les transformaient en fleurs de pierre. Un bégonia aux proportions formidables. Je choisis celle de Rouen parce qu’il me semblait qu’elle n’était pas toute encombrée des phrases, des perceptions, des descriptions, des commentaires de Proust, mais que, cependant, il me serait toujours possible si, finalement, je ne devais rien voir, de m’en remettre à la série de Monet, pour, à mon retour, dire quelques mots de ce périple - fameuses cartes postales achetées à la gare.
(A suivre)Comme aussi je m’ennuyais et qu’autour de moi les mines bronzées, les airs ragaillardis de mes collègues exigeaient que je fasse de même, que je m’aère, comme on dit, ou que je m’évade, je décidai de partir quelques jours et de mettre à profit ces vacances impromptues pour essayer de regarder.
Pour mettre toutes les chances de mon côté, je choisissais un monument volumineux, que je n’aurais pas trop à chercher des yeux, il fallait qu’il en impose et qu’il s’impose à mon regard : je partais à Rouen, seul. Je partais à la découverte de la cathédrale. Une cathédrale était un choix judicieux si l’on en croyait une mauvaise métaphore qui les transformaient en fleurs de pierre. Un bégonia aux proportions formidables. Je choisis celle de Rouen parce qu’il me semblait qu’elle n’était pas toute encombrée des phrases, des perceptions, des descriptions, des commentaires de Proust, mais que, cependant, il me serait toujours possible si, finalement, je ne devais rien voir, de m’en remettre à la série de Monet, pour, à mon retour, dire quelques mots de ce périple - fameuses cartes postales achetées à la gare.
23:50 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Littérature


Commentaires
vous étiez donc parti, c'est une bonne idée et puis comme dans les Les Mémoires d'un touriste vous pourrez dire : "Je vole à l'église" L'enthousiasme reste un levier puissant.Non ? Non.Aujourd'hui c'est passé de mode.
Ecrit par : horticulteur cuistre | 28.04.2006
Rouen. Il y a deux ans après un tour de Cotentin bien sympathique ma chère et tendre n'eut pas envie de faire le crochet de Rouen bien que je lui eusse fait valoir qu'il y avait un musée à Jeanne la bonne lorraine, un port sur la Seine, une cathédrale et même que Pierre Corneille y naquît. Rein n'y fit. Elle me dit que peu lui chalait toutes ces choses anciennes qu’elle voulait regagner sa Savoie au plus vite. Elle accepta quand même un crochet par Chartres, c’était mieux que rien... On pouvait voler à l'église quand même.
Ecrit par : Joël | 28.04.2006
Voler à l'église. Le vague souvenir d'un film de Mocky. A moins qu'il ne s'agisse du tronc d'un bégonia géant !
Ecrit par : Thomas | 28.04.2006
J'ai un autre souvenir cinématographique de cette cathédrale mais pas moyen de retrouver le titre. C'est l'histoire d'un ado beur qui vit dans le nord et fait une fugue pour retrouver son père dans le sud de la France. Le film débute par un de ces carnavals du nord, passe par le parvis de la cathédrale puis continue à travers le centre de la France. Un bon film à petit budget fait par un inconnu.
Ecrit par : Joël | 29.04.2006
Précisons. Il va de soi que ma libre association est assez plate. Et si de manière sthendalienne, on peut aller, courir, voler à l'église, le vol auquel je faisais allusion s'apparentait bien sûr plus à un vulgaire chapardage.
Ecrit par : Thomas | 29.04.2006
Stendhal ! pas sthendal!!
Ecrit par : horticulteur cuistre | 30.04.2006
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