15.03.2006

Madame Bergeot

Je me suis réveillé tard, avec un terrible mal de tête, comme si j’avais dormi dans une atmosphère empuantie par la cigarette ou le gaz carbonique. Il fallait que je prenne l’air.
De l’autre côté de la cour, un spectacle inattendu, encore que prévisible, me tendait littéralement les bras : Madame Bergeot est suspendue dans le vide entre le cinquième et le quatrième étage. Dans son regard, en partie masqué par ses cheveux – qui sont, au choix, grisonnants, filasses, permanentés, filandreux, sales ou propres, en bataille (car sous l’action de la gravité ou de toute autre force, la pince chargée jusqu’alors de leur conserver la prestance qu’elle a toujours jugée accordée à son âge, ni grand, ni sage, seulement avancé, s’est détachée), longs ou courts, etc. – on devine, si on le scrute selon l’angle approprié, ce qui demande de s’essayer à son tour à cet étrange ballet aérien, de l’étonnement. Il y a de quoi.
Il faut savoir que Madame Bergeot, chaque jour, se présente sur son balcon, comme d’autres entrent en scène et, après avoir embrassé le spectacle d’année en année plus lézardé qu'offre la façade qui délimite notre intimité, selon une habitude en apparence sans âge, puis s'être recoiffée et, enfin, s’être assurée que sa partenaire, par l’autre côté de la scène, aux trois coups a également fait son entrée, tout ensemble commence à arroser ses plantes et lance la première réplique d’une scène jouée des centaines de fois, mais chaque fois affinée, chaque fois enrichie d’une inflexion, orné d’une trouvaille, à quoi sa voisine du cinquième, dont j’ignore le nom, mais non la physionomie, elle-même affairée sur le sien de balcon, arrosant ses plantes, à peu de choses près les mêmes espèces, de concert, répond son texte appris par cœur. Elles sont l'une et l'autre au sommet de leur art.
Alors qu’elle s’adonnait à son unique plaisir quotidien, arroser les plantes accrochées à la rambarde de son balcon ainsi que les sapins disposés leurs pieds (constatons que la nature fait à la fois bien et mal les choses, puisque si elle a créés les sapins fort laids, elle a aussi permis en les créant suffisamment grands que leurs propriétaires aient à les cacher derrière des canisses, malheureusement souvent tout aussi laides), tout en menant une grande conversation avec cette voisine, dont j’essaye chaque fois que je les surprends de me remémorer le nom, sans pouvoir m’expliquer que je retienne celui de Madame Bergeot mais non celui de sa voisine, s'est donc produit le grand saut.
La voilà, devant moi, sur le point de s’affaler de tout son long (c’est seulement pour ménager le lecteur que l’évocation de boyaux disséminés sur le sol, que la description d’un corps pulvérisé indisposerait, qu’elle continue de flotter entre deux étages, contre toute logique, comme le rappellent ses chairs qui pendouillent telles du chewing-gum vers le sol ferme).
Elle ne comprend pas bien ce qui lui arrive, Madame Bergeot. Moi, si. Les petits sapins, des sapins nains sans boules ni guirlandes, privés de la compagnie des géraniums qui passent l’hiver bien au chaud dans le salon, ces sapins résistants, durs au mal, au nombre de deux, ont tissé le piège fatal. Le plus drôle est que, de toute évidence, ces plantes, en hiver, (pas plus qu’en automne, mais ce n’est pas la question) n’ont nullement besoin d’eau, ni même sans doute d’aucun soin particulier, si l’on en croit leur mine réjouie là haut dans les alpages. Madame Bergeot aime à s’entretenir avec ses voisines, à moins qu’elle aime les plantes, disons en tout cas que grâce aux plantes, sujet d’intérêt de nombre de ses voisines, elle a la possibilité de s’entretenir avec celles-ci, ses voisines, pas les plantes, encore qu’aux plantes, aussi, elle parle et elle leur administre également de la musique ; même si ça ne signifie pas que c'est parce qu’elle aime à s’entretenir avec elles, les voisines, qu’elle s’est prise de passion pour les plantes, reste que le résultat est là : elle s’occupe de plantes tout en ayant le bonheur de s’entretenir avec ses voisines, l’une en particulier, qui occupe l’appartement à gauche du sien, à droite pour moi leur vis-à-vis. Elle papotent, elles babillent, elles s’écrient, se récrient, se penchent, comparent, tout cela dans un grand froid, le mois de mars bien qu’avancé ne montre aucun signe de réchauffement, conscientes l’une et l’autre qu’elles seraient mieux devant une tasse de chocolat, en bas au café ou chez l’une ou l’autre, l’habitude, la timidité, la mesquinerie expliquant qu’elles aient élu domicile sur leur balcon respectif, deux mètres carré tout au plus, ce qui n’est pas grand quand on met tant d’enthousiasme, de fougue, d’ardeur pour parler de la pluie, du beau temps, du voisin du troisième qui a un chien qui crotte partout, des enfants du quatrième qui font un de ces bruits, du sans gêne de notre société, même qu’hier dans le bus… D’ordinaire, c’est à ce moment-là que le charme de leur conversation se rompt et que je retrouve mes esprits.
Chaque jour ou presque, à heure fixe, vers onze heures, qui n’est pas une heure plus absurde qu’une autre, en apparence du moins, pour arroser ses plantes, même si les plantes d’hiver, celles qui sont tenues de passer l’hiver (et aussi bien sûr le printemps, l’été, l’automne) sur le balcon n’ont pas besoin d’être arrosées, elles trouvent à dire et à faire, et peut-être suis-je parfois après une nuit trop longue de musique et de fête, l’objet de leur bavardage. Jusqu’au drame qui, à coup sûr, va mettre un terme au cérémonial. Dans le regard de la voisine de Madame Bergeot, dont il m’est décidément impossible de retrouver le nom, de la stupeur, de l’incompréhension, peut-être même une secrète satisfaction – qui sait : ça nourrirait de belles journées de discussion avec la remplaçante de la défunte Madame Bergeot.
Le sapin en pot, deux sapins en réalité, qui ne demandait pas d’eau, grâce à cette manière insidieuse de se recroqueviller, de ne pas attirer l'attention, de se faire oublier, alors que les fleurs éclatantes de couleurs qui ont gagné la chaleur du foyer dès les premières froidures ne cessent d'exiger l'attention de leurs heureux propriétaires, mes pétales fanent, mes pétales tombent, j’ai besoin d’eau, d’un rempotage, d’une bouture, a fini par endormir l’attention de Madame Bergeot, son heureuse propriétaire.
Elle piaille, elle gesticule, elle est heureuse, elle se penche, se recule, se pavane, enfin, elle vie, elle veut que le monde sache, à commencer par sa voisine, elle se tend à nouveau, elle est libre comme l’oiseau, se prend les pieds dans le pot, bascule, s’écrase. Pas tout à fait. Entre le cinquième et le quatrième étage, elle attend mon bon vouloir. Que ça vous serve de leçon, Madame Bergeot, il ne faut se fier à aucune plante. Péniblement, je la hisse sur le balcon. Peine perdue, elle recommence à nouveau : babillements interminables, pépiements de crécelles. Pauvres plantes, j’en conviens.

10.03.2006

Le chrysanthème

Semblables aux articles d’un manuel de nosographie, dont on aurait trouvé saisissant de remplacer par des feuilles les descriptions de symptômes, certes précises, mais souvent trop obscures pour le curieux qui peine à se représenter que les mots qu’il déchiffre dépeignent en réalités les atroces douleurs de sa mort prochaine, s’étalaient devant moi les mille morts que virus, germes, infections patiemment attendaient de nous inoculer.
Depuis la nuit des temps, sous l’écorce de l’arbre, dans la laine du mouton, enfouis sous les glaces, cachés dans les replis du désert, la nature préparait sa vengeance. Pendant 4,5 milliards d’années elle avait façonné la terre à sa guise, jusqu’à ce que l’une de ses créatures lui échappe et n’en fasse qu’à sa tête. D’abord abasourdie, elle était restée sans rien faire ; lui-même était devenu de plus en plus puissant et incontrôlable. Heureusement pour elle, l’orgueil du nouveau venu annonçait sa perte. Aussi, depuis ce jour, elle qui n’avait jamais cessé de le détester, s’en était-elle remis au temps. Elle s’était retirée du monde, elle avait laissé le champ libre à sa démesure. Et malgré la prodigieuse accélération des destructions que l’homme occasionnait partout où il passait, elle n’avait qu’à attendre. Elle avait compris que l'activité humaine, cette folle et insatiable débauche d’énergie, en apparence la condamnait, en réalité le damnerait. Car, ce que l’homme n’avait pas compris, c’est que plus il croyait terrasser la nature, plus il se persuadait la domestiquer, plus il la dotait des armes qui donneraient corps à sa vengeance. Il l’affermissait à force de l’abîmer, il la fortifiait à force de la dépraver, et ainsi dans le silence du monde s’approchait le jour où l’homme au faîte de sa puissance serait balayé par une nature faussement exténuée. Au visage de l’humanité, au mien en tout cas, s’apprêtaient à se déverser les flots de pestilence que la terre, aidée par l’homme, avait élaborées avec une infinie patience. Avec la patience de l’arbre qui croît, avec la patience du parasite qui hiberne. La Nature avait rassemblé ses armées, elle avait planifié sa reconquête. L’assaut était imminent. Je serai la première victime.
Ces feuilles, devant moi, m’instruisaient des raffinements infinis de la mort qui m’attendait : plutôt la lèpre ou la peste, la malaria ou le choléra, le scorbut ou la vérole. Psoriasis, purpura, prurit. La peau, les os, la poussière.
Incapable de bouger, privé de force, allongé ou plutôt écrasé sur mon lit, la mort nature, toute à ses ricanements, ne semblait pas m’avoir jugé digne d’une belle et horrible mort. Une simple chlorose suffisait pour me clouer au lit. Elle avait pris possession de mes membres glacés. Je n’essayais pas de résister, j’attendais qu’à l’engourdissement de mes membres succède l’arrêt de mon cœur, un bref serrement dans la poitrine et, dans l’attente, je contemplais dans un mélange d’effroi et de ravissement ces milliers de feuilles dont je comprenais pourquoi elles étaient toutes à la fois différentes et semblables : toutes donnaient la mort, chacune à sa manière. La mort ne venait pas. Mes yeux se brouillaient. Je crus alors, comme ces illusions d’optique qui créent une impression de mouvement, que les feuilles s’étaient mises à frémir. Un vent léger se propageait ; une fenêtre entrouverte, un jour sous une porte annonçait l’arrivée de la mort falciforme. Un long tremblement parcourut mon corps, je fermai les yeux ; je désirais voir la mort avec toute la netteté du coup qu’elle allait me porter. Je rouvris les yeux, les croyant prêts à affronter le spectacle de ma fin. Le papillonnement des feuilles n’avait pas cessé, il s’était amplifié. Je crus en voir certaines s’approcher de moi. J’essayais de me protéger en me cachant derrière mes paupières avec l’espoir que le trait de cornée échappé d’entre mes paupières ne serait pas aperçu. Ainsi avais-je l’espoir de voir sans être vu ; je découvris un ciel embrasé par des nuées.
Me touchant presque, des feuilles agglutinées tout autour de mon visage ; plus loin, en rangs serrés des bataillons noirs, argentés, rouges sombres attendaient que la première fût repoussée pour s’abattre sur moi. Et, de fait, je sentais le frôlement empoisonné des ailes caressants mes joues, mon front ; il semblait qu’elles déposaient sur ma peau le tendre nectar d’une mort lente et douloureuse. Je suffoquais sous le poids éthéré de leurs membranes translucides et pourtant infernales. Et voraces. En même temps qu’elles injectaient sous ma peau un miel sucré qui engourdissait mes sens, elles pompaient en moi les faibles forces que la peur n’avait pas encore anéanties : tandis que je fléchissais, elles croissaient, tandis que ma peau se ridait, elles s’épanouissait. Celles qui, faute de place, n’avaient pas réussi à se déposer sur mon corps s’étaient laissées choir délicatement tout autour de mon corps, comme étalé en un lit de chrysanthème pour de somptueuses funérailles, et toujours selon le même principe, alors que j’agonisais, plongeaient dans le matelas, ente les lattes du parquet des filaments rouges sorties d’on ne sait où, et donnaient vies aux plantes que la main inconnue avait cru leur retirer en les piquant aux murs de mon appartement, les plantes grandissaient à une vitesse stupéfiante, par le bas pour s’enraciner solidement, par le haut, à une hauteur conséquent avant de se rabattre pour m’emprisonner, en guise de mort à moins qu’il se soit agi, ultime vengeance, d’un processus d’ingestion, faisant de moi un futur bégonia. Adieu, monde aimé, adieu.
Je me réveillai en sursaut. Je ne suis pas Des Esseintes. Ma nature est trop conventionnelle pour supporter ces éréthismes des sens et de l’imagination. Je suis trop faible pour m’extasier devant le spectacle de ces décoctions végétales que la main de l’homme à force de perversions a réussi à sublimer, je suis trop fragile pour m’enchanter de cette vivante nosographie, trop sage pour exulter devant la perversité de ces croisements qui, à la manière de cercles concentriques, redessinent la géographie des Enfers, dans lesquels leurs racines interminables, leurs fibrilles malades puisent la sève que l’homme transforme en poèmes sans voir que ces vers seront ses derniers mots. Je regarderai demain matin, c’est promis, ce bégonia d’un œil éteint.

07.03.2006

Soutine

De l’apparente uniformité de la tapisserie dans laquelle, depuis mon lit, fasciné, j’avais délimité un carré, émergea peu à peu un foisonnement bigarré. Tout en conférant aux murs une harmonie, le repeint vert sombre se décomposait en autant de variations qu’il y avait de feuilles.
Au centre, une feuille d’un gris cuivré dont les protubérances, formées par la poussée d’une sève lourde et épaisse, en éclatant, déposaient une sanie poisseuse qui après avoir durci au contact de l’air se transformait en croûtes.
A sa droite, une feuille sillonnée de traînées mercurielles qui délimitaient des écailles d’un vert charbonneux, sous lesquelles on devinait le vert ardent de la chlorophylle, comme si un bouillonnement maladif, en proliférant dans ses chairs, en avait aspiré tout le chatoiement.
Une autre, dont la forme évoquait une feuille d’érable, rassurante si l’on ne la détaillait pas, car, alors, aux extrémités de sa découpe, on découvrait des meurtrissures, les franges roussies d’une almée diabolique ou les doigts ensanglantés et sales d’une vieille, vêtue de sa jupe noire, de son gilet noir, de son fichu noir, épuisée par une vie passée dans les champs à creuser la terre et en sortir quelques légumes.
Plus petite, une feuille d’un vert profond recouverte de poils, des filaments violacés qui ne demandaient qu’à croître.
Encore une, blanche et vernissée, presque charmante si la forme allongée de cette lame n’avait été plongée dans de la poix pour ajouter à la douleur du coup dans le flanc la souffrance des chairs brûlées.
Des chairs, encore, chiffonnées, qui s’ouvraient en lèvres, dont un mauve rubané, par contagion, proclamait le pourrissement : le sexe à vif d’une succube.
Une feuille d’un vert tendre, à la présence d’abord incongrue parmi ces extraordinaires spécimens de dartres et de psoriasis, mais éclaboussée de bistre, points minuscules, presque invisibles, fatales.
Une autre dont on avait recousu de gros fils rosâtres la fine robe de percaline d’un vert éteint.
Une feuille dans la forme de laquelle on lisait la lente putréfaction : peu à peu, elle s’était crispée, puis courbée, puis racornie. Le verre qui vire au brun avec une infinie lenteur et une semblable douceur – d’abord jaunissante et finalement noire. Et, dans un dernier sursaut, le frémissement de la mort.
Une autre, encore, en lambeaux de taffetas maculés de sang témoignant d’un drame que l’on aurait préféré ignorer.
Puis une sur laquelle avaient été estampées les marques d’une malédiction, des boursouflures de céruses.
Sous la surface jaspée de sa voisine, des craquelures laissaient s’échapper des tendons décharnés.
Un bouquet de plusieurs feuilles, éclaboussée de minium, effilées comme des couteaux de boucher renvoyaient l’image des plaies que des poignards s’apprêtaient à tracer sur mon corps.
D’autres, à l’aspect ferrugineux, que la lumière blafarde de la chambre en glissant sur elles transformaient en morceaux d’armures dispersés sur un champ de bataille et dont la forme croassante laissait échapper les cris des authentiques vainqueurs, paradant tout de noir sur les décombres, au milieu des corps démembrés, des moignons de chairs, des lames ensanglantées, du silence et de l’effroi.
Ce tableau incohérent, un mauvais Soutine, avait un sens si évident que j’y étais resté aveugle. Devant moi, l’histoire du conflit de l’humanité et de la nature toute à sa vengeance lentement mûrie : le combat de l’homme et de la nature, combat que l’homme croyait depuis longtemps avoir gagné et dont, aveuglé par sa toute puissance, il n’avait su prévoir l’inéluctable issue…
(A suivre)


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