10.03.2006

Le chrysanthème

Semblables aux articles d’un manuel de nosographie, dont on aurait trouvé saisissant de remplacer par des feuilles les descriptions de symptômes, certes précises, mais souvent trop obscures pour le curieux qui peine à se représenter que les mots qu’il déchiffre dépeignent en réalités les atroces douleurs de sa mort prochaine, s’étalaient devant moi les mille morts que virus, germes, infections patiemment attendaient de nous inoculer.
Depuis la nuit des temps, sous l’écorce de l’arbre, dans la laine du mouton, enfouis sous les glaces, cachés dans les replis du désert, la nature préparait sa vengeance. Pendant 4,5 milliards d’années elle avait façonné la terre à sa guise, jusqu’à ce que l’une de ses créatures lui échappe et n’en fasse qu’à sa tête. D’abord abasourdie, elle était restée sans rien faire ; lui-même était devenu de plus en plus puissant et incontrôlable. Heureusement pour elle, l’orgueil du nouveau venu annonçait sa perte. Aussi, depuis ce jour, elle qui n’avait jamais cessé de le détester, s’en était-elle remis au temps. Elle s’était retirée du monde, elle avait laissé le champ libre à sa démesure. Et malgré la prodigieuse accélération des destructions que l’homme occasionnait partout où il passait, elle n’avait qu’à attendre. Elle avait compris que l'activité humaine, cette folle et insatiable débauche d’énergie, en apparence la condamnait, en réalité le damnerait. Car, ce que l’homme n’avait pas compris, c’est que plus il croyait terrasser la nature, plus il se persuadait la domestiquer, plus il la dotait des armes qui donneraient corps à sa vengeance. Il l’affermissait à force de l’abîmer, il la fortifiait à force de la dépraver, et ainsi dans le silence du monde s’approchait le jour où l’homme au faîte de sa puissance serait balayé par une nature faussement exténuée. Au visage de l’humanité, au mien en tout cas, s’apprêtaient à se déverser les flots de pestilence que la terre, aidée par l’homme, avait élaborées avec une infinie patience. Avec la patience de l’arbre qui croît, avec la patience du parasite qui hiberne. La Nature avait rassemblé ses armées, elle avait planifié sa reconquête. L’assaut était imminent. Je serai la première victime.
Ces feuilles, devant moi, m’instruisaient des raffinements infinis de la mort qui m’attendait : plutôt la lèpre ou la peste, la malaria ou le choléra, le scorbut ou la vérole. Psoriasis, purpura, prurit. La peau, les os, la poussière.
Incapable de bouger, privé de force, allongé ou plutôt écrasé sur mon lit, la mort nature, toute à ses ricanements, ne semblait pas m’avoir jugé digne d’une belle et horrible mort. Une simple chlorose suffisait pour me clouer au lit. Elle avait pris possession de mes membres glacés. Je n’essayais pas de résister, j’attendais qu’à l’engourdissement de mes membres succède l’arrêt de mon cœur, un bref serrement dans la poitrine et, dans l’attente, je contemplais dans un mélange d’effroi et de ravissement ces milliers de feuilles dont je comprenais pourquoi elles étaient toutes à la fois différentes et semblables : toutes donnaient la mort, chacune à sa manière. La mort ne venait pas. Mes yeux se brouillaient. Je crus alors, comme ces illusions d’optique qui créent une impression de mouvement, que les feuilles s’étaient mises à frémir. Un vent léger se propageait ; une fenêtre entrouverte, un jour sous une porte annonçait l’arrivée de la mort falciforme. Un long tremblement parcourut mon corps, je fermai les yeux ; je désirais voir la mort avec toute la netteté du coup qu’elle allait me porter. Je rouvris les yeux, les croyant prêts à affronter le spectacle de ma fin. Le papillonnement des feuilles n’avait pas cessé, il s’était amplifié. Je crus en voir certaines s’approcher de moi. J’essayais de me protéger en me cachant derrière mes paupières avec l’espoir que le trait de cornée échappé d’entre mes paupières ne serait pas aperçu. Ainsi avais-je l’espoir de voir sans être vu ; je découvris un ciel embrasé par des nuées.
Me touchant presque, des feuilles agglutinées tout autour de mon visage ; plus loin, en rangs serrés des bataillons noirs, argentés, rouges sombres attendaient que la première fût repoussée pour s’abattre sur moi. Et, de fait, je sentais le frôlement empoisonné des ailes caressants mes joues, mon front ; il semblait qu’elles déposaient sur ma peau le tendre nectar d’une mort lente et douloureuse. Je suffoquais sous le poids éthéré de leurs membranes translucides et pourtant infernales. Et voraces. En même temps qu’elles injectaient sous ma peau un miel sucré qui engourdissait mes sens, elles pompaient en moi les faibles forces que la peur n’avait pas encore anéanties : tandis que je fléchissais, elles croissaient, tandis que ma peau se ridait, elles s’épanouissait. Celles qui, faute de place, n’avaient pas réussi à se déposer sur mon corps s’étaient laissées choir délicatement tout autour de mon corps, comme étalé en un lit de chrysanthème pour de somptueuses funérailles, et toujours selon le même principe, alors que j’agonisais, plongeaient dans le matelas, ente les lattes du parquet des filaments rouges sorties d’on ne sait où, et donnaient vies aux plantes que la main inconnue avait cru leur retirer en les piquant aux murs de mon appartement, les plantes grandissaient à une vitesse stupéfiante, par le bas pour s’enraciner solidement, par le haut, à une hauteur conséquent avant de se rabattre pour m’emprisonner, en guise de mort à moins qu’il se soit agi, ultime vengeance, d’un processus d’ingestion, faisant de moi un futur bégonia. Adieu, monde aimé, adieu.
Je me réveillai en sursaut. Je ne suis pas Des Esseintes. Ma nature est trop conventionnelle pour supporter ces éréthismes des sens et de l’imagination. Je suis trop faible pour m’extasier devant le spectacle de ces décoctions végétales que la main de l’homme à force de perversions a réussi à sublimer, je suis trop fragile pour m’enchanter de cette vivante nosographie, trop sage pour exulter devant la perversité de ces croisements qui, à la manière de cercles concentriques, redessinent la géographie des Enfers, dans lesquels leurs racines interminables, leurs fibrilles malades puisent la sève que l’homme transforme en poèmes sans voir que ces vers seront ses derniers mots. Je regarderai demain matin, c’est promis, ce bégonia d’un œil éteint.

Commentaires

La reprise en main de la nature quand l'homme aura passé la main est quelque chose dont on ne parle pas assez. La nature reprendra facilement son explosion, les centillions de graines se remettront à tout envahir, en rien de temps les édifices dont nous sommes le plus fiers seront transformés en temples d'Angkor happés par les lianes étrangleuses. Nos tombes se couvriront de chrysanthèmes à petites fleurs et de bégonias géants redevenus sauvages et proliférants. La forêt primaire cachera la honte.

PS: Vous n'êtes peut-être pas Des Esseintes mais je vous trouve pourtant un petit côté "à rebours".

Ecrit par : Joël | 11.03.2006

C'est donc Huysmans le responsable. Parfait. Il connait aussi les vertus des herbes et des fleurs.Prenez comme il le recommande un peu de "faru" qui met en fuite les cauchemards, le Diable en a peur; je suppose que les succubes et les incubes ne l'aiment guère non plus. Attachez de la pimprenelle à votre cou, n'oubliez pas la cuscute,le réséda et surtout pas l'hysope. Mais je m'arrête car je ne suis qu'un simple horticulteur .

Ecrit par : horticulteur cuistre | 11.03.2006

Mais, si vous la connaissez, n'hésitez pas, horticulteur, à nous donner la recette détaillée pour faire fuir les démons.

Au fait, savez-vous s'il y a des cercles de démons comme il y a neuf cercles d'anges, archanges, chérubins, séraphins, thrones, dominations... comme nous l'assure le spécialiste d'angéologie. Est-ce l'on a tous un démon-gardien?

Ecrit par : Joël | 11.03.2006

Je n'ai rien trouvé sur la hiérarchie des démons, à mon avis il n'y en a pas puisque Lucifer ,devenu Satan par la grâce de Dieu, était un archange, le plus beau des archanges.Pourquoi vouloir faire fuir le Bon Petit Diable et les mille et un diablotins qui ne sont que des Putti déguisés,très séduisants à en croire la peinture et la sculpture?
Mais si vous voulez vraiment une décoction, montez l'escalier d'une certaine tour et demandez la femme du sonneur.Je vous quitte, Joël, car Madame Bergeot vient de faire irruption

Ecrit par : horticulteur cuistre | 16.03.2006

Ecrire un commentaire