07.03.2006
Soutine
De l’apparente uniformité de la tapisserie dans laquelle, depuis mon lit, fasciné, j’avais délimité un carré, émergea peu à peu un foisonnement bigarré. Tout en conférant aux murs une harmonie, le repeint vert sombre se décomposait en autant de variations qu’il y avait de feuilles.
Au centre, une feuille d’un gris cuivré dont les protubérances, formées par la poussée d’une sève lourde et épaisse, en éclatant, déposaient une sanie poisseuse qui après avoir durci au contact de l’air se transformait en croûtes.
A sa droite, une feuille sillonnée de traînées mercurielles qui délimitaient des écailles d’un vert charbonneux, sous lesquelles on devinait le vert ardent de la chlorophylle, comme si un bouillonnement maladif, en proliférant dans ses chairs, en avait aspiré tout le chatoiement.
Une autre, dont la forme évoquait une feuille d’érable, rassurante si l’on ne la détaillait pas, car, alors, aux extrémités de sa découpe, on découvrait des meurtrissures, les franges roussies d’une almée diabolique ou les doigts ensanglantés et sales d’une vieille, vêtue de sa jupe noire, de son gilet noir, de son fichu noir, épuisée par une vie passée dans les champs à creuser la terre et en sortir quelques légumes.
Plus petite, une feuille d’un vert profond recouverte de poils, des filaments violacés qui ne demandaient qu’à croître.
Encore une, blanche et vernissée, presque charmante si la forme allongée de cette lame n’avait été plongée dans de la poix pour ajouter à la douleur du coup dans le flanc la souffrance des chairs brûlées.
Des chairs, encore, chiffonnées, qui s’ouvraient en lèvres, dont un mauve rubané, par contagion, proclamait le pourrissement : le sexe à vif d’une succube.
Une feuille d’un vert tendre, à la présence d’abord incongrue parmi ces extraordinaires spécimens de dartres et de psoriasis, mais éclaboussée de bistre, points minuscules, presque invisibles, fatales.
Une autre dont on avait recousu de gros fils rosâtres la fine robe de percaline d’un vert éteint.
Une feuille dans la forme de laquelle on lisait la lente putréfaction : peu à peu, elle s’était crispée, puis courbée, puis racornie. Le verre qui vire au brun avec une infinie lenteur et une semblable douceur – d’abord jaunissante et finalement noire. Et, dans un dernier sursaut, le frémissement de la mort.
Une autre, encore, en lambeaux de taffetas maculés de sang témoignant d’un drame que l’on aurait préféré ignorer.
Puis une sur laquelle avaient été estampées les marques d’une malédiction, des boursouflures de céruses.
Sous la surface jaspée de sa voisine, des craquelures laissaient s’échapper des tendons décharnés.
Un bouquet de plusieurs feuilles, éclaboussée de minium, effilées comme des couteaux de boucher renvoyaient l’image des plaies que des poignards s’apprêtaient à tracer sur mon corps.
D’autres, à l’aspect ferrugineux, que la lumière blafarde de la chambre en glissant sur elles transformaient en morceaux d’armures dispersés sur un champ de bataille et dont la forme croassante laissait échapper les cris des authentiques vainqueurs, paradant tout de noir sur les décombres, au milieu des corps démembrés, des moignons de chairs, des lames ensanglantées, du silence et de l’effroi.
Ce tableau incohérent, un mauvais Soutine, avait un sens si évident que j’y étais resté aveugle. Devant moi, l’histoire du conflit de l’humanité et de la nature toute à sa vengeance lentement mûrie : le combat de l’homme et de la nature, combat que l’homme croyait depuis longtemps avoir gagné et dont, aveuglé par sa toute puissance, il n’avait su prévoir l’inéluctable issue…
(A suivre)
Au centre, une feuille d’un gris cuivré dont les protubérances, formées par la poussée d’une sève lourde et épaisse, en éclatant, déposaient une sanie poisseuse qui après avoir durci au contact de l’air se transformait en croûtes.
A sa droite, une feuille sillonnée de traînées mercurielles qui délimitaient des écailles d’un vert charbonneux, sous lesquelles on devinait le vert ardent de la chlorophylle, comme si un bouillonnement maladif, en proliférant dans ses chairs, en avait aspiré tout le chatoiement.
Une autre, dont la forme évoquait une feuille d’érable, rassurante si l’on ne la détaillait pas, car, alors, aux extrémités de sa découpe, on découvrait des meurtrissures, les franges roussies d’une almée diabolique ou les doigts ensanglantés et sales d’une vieille, vêtue de sa jupe noire, de son gilet noir, de son fichu noir, épuisée par une vie passée dans les champs à creuser la terre et en sortir quelques légumes.
Plus petite, une feuille d’un vert profond recouverte de poils, des filaments violacés qui ne demandaient qu’à croître.
Encore une, blanche et vernissée, presque charmante si la forme allongée de cette lame n’avait été plongée dans de la poix pour ajouter à la douleur du coup dans le flanc la souffrance des chairs brûlées.
Des chairs, encore, chiffonnées, qui s’ouvraient en lèvres, dont un mauve rubané, par contagion, proclamait le pourrissement : le sexe à vif d’une succube.
Une feuille d’un vert tendre, à la présence d’abord incongrue parmi ces extraordinaires spécimens de dartres et de psoriasis, mais éclaboussée de bistre, points minuscules, presque invisibles, fatales.
Une autre dont on avait recousu de gros fils rosâtres la fine robe de percaline d’un vert éteint.
Une feuille dans la forme de laquelle on lisait la lente putréfaction : peu à peu, elle s’était crispée, puis courbée, puis racornie. Le verre qui vire au brun avec une infinie lenteur et une semblable douceur – d’abord jaunissante et finalement noire. Et, dans un dernier sursaut, le frémissement de la mort.
Une autre, encore, en lambeaux de taffetas maculés de sang témoignant d’un drame que l’on aurait préféré ignorer.
Puis une sur laquelle avaient été estampées les marques d’une malédiction, des boursouflures de céruses.
Sous la surface jaspée de sa voisine, des craquelures laissaient s’échapper des tendons décharnés.
Un bouquet de plusieurs feuilles, éclaboussée de minium, effilées comme des couteaux de boucher renvoyaient l’image des plaies que des poignards s’apprêtaient à tracer sur mon corps.
D’autres, à l’aspect ferrugineux, que la lumière blafarde de la chambre en glissant sur elles transformaient en morceaux d’armures dispersés sur un champ de bataille et dont la forme croassante laissait échapper les cris des authentiques vainqueurs, paradant tout de noir sur les décombres, au milieu des corps démembrés, des moignons de chairs, des lames ensanglantées, du silence et de l’effroi.
Ce tableau incohérent, un mauvais Soutine, avait un sens si évident que j’y étais resté aveugle. Devant moi, l’histoire du conflit de l’humanité et de la nature toute à sa vengeance lentement mûrie : le combat de l’homme et de la nature, combat que l’homme croyait depuis longtemps avoir gagné et dont, aveuglé par sa toute puissance, il n’avait su prévoir l’inéluctable issue…
(A suivre)
19:10 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Littérature


Commentaires
"si on" et non pas "si l'on".Je continue ma lecture
Ecrit par : horticulteur cuistre | 07.03.2006
à suivre ? Mais que peut-il encore arriver? N'avez-vous pas décrit tous les bégonias qui existent?
Ecrit par : horticulteur cuistre | 07.03.2006
Est-elle almée ?... Aux premières heures bleues
Se détruira-t-elle comme les fleurs feues...
On se demande si c'est un vrai tableau ce mauvais Soutine. En fait on aimerait bien une image.
Puisque je ne peux pas décemment faire l'éloge de ce superbe texte, il me faut trouver une critique... Donc, on dit un succube même si le sexe du démon (à vif) est effectivement féminin. La langue a de ces bizarreries!!!
Ecrit par : Joël | 10.03.2006
Mille pardons ! Avec votre permission, je m'en vais corriger cette erreur sur le champ.
Thomas
Ecrit par : Thomas | 10.03.2006
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