27.02.2006
Le sphinx
« Voici le sphinx à la tête / De squelette, / Peinte en blanc sur un fond noir… »
Gérard de Nerval, in Les papillons
Un souffle frondescent, qui caressait mon visage, interrompit délicieusement mon sommeil, il m’enveloppait d’odeurs, tandis que je me pelotonnais dans mes couvertures. C’était comme une échappée de verdure, un paysage fluviatile épousant les contours bossués d’une vallée rafraîchie par l’ombre des chênes, des châtaigniers, des bosquets de ronces succédant aux clairières ensoleillées, et, là où un obstacle ralentissait le courant et l’élargissait en marre, de saules pleureurs. Tout au long, cette sensation de fraîcheur se mêlait des parfums violets, rouges, orangés, s’échappant de talus d’herbes folles.
Je gardais les yeux fermés, essayant de donner un nom à ce paysage d’herbes ployant sous le ruissellement d’eaux transparentes. Etait-ce celui des rivières vallonnées de Normandie quand, enfant, j’accompagnais un cousin pêcher la truite, était-ce celui des gorges escarpées de la Drôme que nous remontions en famille ? Je tentais en vain de faire pénétrer dans ces souvenirs d’enfance le clapotis de l’eau, le frôlement des feuilles, aucun nom ne correspondait à la légèreté de ces impressions, se brisant, l’une après l’autre, sur les souvenirs ressuscités mais glacés, au contraire de ces impressions si vivaces qu’il n’était pas douteux qu’elles revenaient de loin, si délicates qu’elles transformaient mon lit en une vaste clairière, bercée du soleil ajouré par les feuilles d’un peuplier à l’ombre duquel je rêvassais. Et, comme gêné par un rayon persistant, que je chassais en vain, je fis un geste de la main pour lui échapper, entrouvrant les yeux pour m’assurer que cette nouvelle position m’y soustrayait effectivement, je découvris ma chambre plongée dans l’obscurité. J’allumai la lumière : un spectacle qui n’avait rien de naturel s’il n’était la forme qu’il avait prise s’étalait, au propre, devant moi. Les murs de ma chambre, de haut en bas, étaient recouverts de feuilles de bégonias. La nudité décrépie des murs avait été dévorée par des milliers de feuilles dentelées et grimaçantes. Je me redressai brusquement. Mon bégonia ne s’était pas subitement mis à croître dans des proportions telles que son feuillage caoutchouteux gavé de sève eût élevé des remparts de végétation le long de chaque paroi. Il n’avait pas bougé de place, ni changé de forme. J’étais debout, je m’approchais, je reculais aussitôt, je me jetais dans le salon, gagnais la salle de bain, entrais dans la cuisine, poussais la porte du bureau du fond : aucune pièce, aucune surface n’avait échappé à cette prolifération, à l’exception du sol. La tête me tournait, je m’écroulais sur le lit. Le plafond offrait un spectacle étourdissant, sombre et aérien. Bientôt d’imperceptibles inflexions colorées se détachèrent. Semblables à une collection de papillons de nuit (chaque spécimen épinglé à une planche cartonnée, protégé par une couche de verre l’immobilisant dans l’attente d’une deuxième mort, enfermé dans un cercueil de bois, lui-même accroché à un mur, au milieux d’autres boites), sans le décorum cher au collectionneur, les feuilles si délicatement épinglées semblaient sur le point de prendre leur envol. Il n’était que de les envisager par paire, de reconstituer les couples d’ailes gris cendré, striées de rouge, nervurées d’argent, rubanées de jaspe, délicieusement terrifiantes. Des macules brunâtres, piquées de points noirs dessinaient des têtes de morts, des stries rougeoyantes au revers des ailes, dont les extrémités de dentelles, se mêlant les unes aux autres formant une mousseline soyeuse, suggéraient de la lave sous la cendre grisâtre. Quel travail prodigieux ! Un soin maniaque grâce auquel la tête et l’abdomen de l’insecte avaient été détachés des ailes, et, ainsi indépendantes, pareilles à des feuilles, puis épinglées une à une sur les murs à la blancheur douteuse mais uniforme, immense planche de carton, afin de recouvrir le moindre centimètre carré. Ces grandes traînées brunâtres, ces bigarrures charbonneuses étaient trop massives pour être bien vues. Je m’attachais à délimiter un carré d’une quarantaine de centimètres de côté, un carré à l’intérieur duquel je notais peu à peu des différences…
(A suivre)Je gardais les yeux fermés, essayant de donner un nom à ce paysage d’herbes ployant sous le ruissellement d’eaux transparentes. Etait-ce celui des rivières vallonnées de Normandie quand, enfant, j’accompagnais un cousin pêcher la truite, était-ce celui des gorges escarpées de la Drôme que nous remontions en famille ? Je tentais en vain de faire pénétrer dans ces souvenirs d’enfance le clapotis de l’eau, le frôlement des feuilles, aucun nom ne correspondait à la légèreté de ces impressions, se brisant, l’une après l’autre, sur les souvenirs ressuscités mais glacés, au contraire de ces impressions si vivaces qu’il n’était pas douteux qu’elles revenaient de loin, si délicates qu’elles transformaient mon lit en une vaste clairière, bercée du soleil ajouré par les feuilles d’un peuplier à l’ombre duquel je rêvassais. Et, comme gêné par un rayon persistant, que je chassais en vain, je fis un geste de la main pour lui échapper, entrouvrant les yeux pour m’assurer que cette nouvelle position m’y soustrayait effectivement, je découvris ma chambre plongée dans l’obscurité. J’allumai la lumière : un spectacle qui n’avait rien de naturel s’il n’était la forme qu’il avait prise s’étalait, au propre, devant moi. Les murs de ma chambre, de haut en bas, étaient recouverts de feuilles de bégonias. La nudité décrépie des murs avait été dévorée par des milliers de feuilles dentelées et grimaçantes. Je me redressai brusquement. Mon bégonia ne s’était pas subitement mis à croître dans des proportions telles que son feuillage caoutchouteux gavé de sève eût élevé des remparts de végétation le long de chaque paroi. Il n’avait pas bougé de place, ni changé de forme. J’étais debout, je m’approchais, je reculais aussitôt, je me jetais dans le salon, gagnais la salle de bain, entrais dans la cuisine, poussais la porte du bureau du fond : aucune pièce, aucune surface n’avait échappé à cette prolifération, à l’exception du sol. La tête me tournait, je m’écroulais sur le lit. Le plafond offrait un spectacle étourdissant, sombre et aérien. Bientôt d’imperceptibles inflexions colorées se détachèrent. Semblables à une collection de papillons de nuit (chaque spécimen épinglé à une planche cartonnée, protégé par une couche de verre l’immobilisant dans l’attente d’une deuxième mort, enfermé dans un cercueil de bois, lui-même accroché à un mur, au milieux d’autres boites), sans le décorum cher au collectionneur, les feuilles si délicatement épinglées semblaient sur le point de prendre leur envol. Il n’était que de les envisager par paire, de reconstituer les couples d’ailes gris cendré, striées de rouge, nervurées d’argent, rubanées de jaspe, délicieusement terrifiantes. Des macules brunâtres, piquées de points noirs dessinaient des têtes de morts, des stries rougeoyantes au revers des ailes, dont les extrémités de dentelles, se mêlant les unes aux autres formant une mousseline soyeuse, suggéraient de la lave sous la cendre grisâtre. Quel travail prodigieux ! Un soin maniaque grâce auquel la tête et l’abdomen de l’insecte avaient été détachés des ailes, et, ainsi indépendantes, pareilles à des feuilles, puis épinglées une à une sur les murs à la blancheur douteuse mais uniforme, immense planche de carton, afin de recouvrir le moindre centimètre carré. Ces grandes traînées brunâtres, ces bigarrures charbonneuses étaient trop massives pour être bien vues. Je m’attachais à délimiter un carré d’une quarantaine de centimètres de côté, un carré à l’intérieur duquel je notais peu à peu des différences…
22:40 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Littérature


Commentaires
Je suis de retour d'Afrique où je n'ai pas vu beaucoup de bégonias ornementaux mais de magnifiques palmiers qui mériteraient ,eux aussi, de nourrir vos rêveries végétales
Ecrit par : horticulteur cuistre | 03.03.2006
On est halletant.
Que se passe-t-il?
La verdure prend-t-elle le dessus à ce point dans votre chambre?
Le bégonia ou pas le bégonia?
Que cache cette vision onirique?
Qu'avez-vous ingérer avant de vous endormir?
Ecrit par : Joël | 03.03.2006
Je ne sais pas, j'hésite, je m'égare.... Que le bégonia me vienne en aide !
Ecrit par : Thomas | 04.03.2006
Hélas, le bégonia n'est pas la panacée et pourtant si vous regardez attentivement le pot que l'on vous a offert, vous y découvrirez peut-être la clé de vos égarements.Dégage-t-il une odeur sublime qui vous enivre? ou fétide qui vous intoxique? Les feuilles ont-elles des yeux qui vous hypnotisent, des bouches qui vous distillent des messages abscons,de petites mains velues qui vous indiquent un sens interdit, une rue barrée? Regardez, scrutez les feuilles ou bien arrosez votre plante, elle a peut-être tout simplement soif comme toutes les plantes en pot. A grands maux, petits remèdes: croyez-en le vieil horticulteur!
Ecrit par : horticulteur cuistre | 04.03.2006
Je me demandais si vous aviez une tapisserie à fleurs dans votre chambre... ou peut-être dans le salon?
On mésestime trop souvent l'influence des tapisseries à fleurs sur le psychisme des habitants.
Ecrit par : Joël | 06.03.2006
la suite, la suite, la suite...
Ecrit par : horticulteur cuistre | 06.03.2006
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