14.02.2006
Belladone
D’abord, voir. Avant de s’effrayer ou de s’enchanter. Je partis à la recherche des mots qui me manquaient. Mon ignorance laissa rapidement place à la perplexité. Car à la difficulté des mots ignorés se substitua, dès le premier bouquet, leur opacité. Plutôt que de plonger dans le grand fatras d’Internet ou d’ouvrir une encyclopédie, je n’avais, en guise d’introduction, qu’à puiser dans la description d’un amateur éclairé, Joël Perino pour ne pas le nommer, qui, il y a peu, l’avait déposée ici-même : « Quelques considérations botaniques pour reconnaître les bégonias : feuille dicotylédones comme tous les angiospermes, vivace, pourvue d'un rhizome épais, etc. » La description, à peine entamée, la plante informe était chargée d’étranges excroissances qui achevaient de la rendre irreprésentable. Dicotylédone, angiosperme. J’ouvrai le Trésor de la langue française. Dicotylédone : qui a un embryon à deux cotylédons. Et plus loin : classe des végétaux phanérogames angiospermes comprenant les plantes à ovaires renfermant deux cotylédons dans l’embryon de leur graine. Ces mots barbares ne renvoyaient à rien de connu ; des monstres cauchemardesques, des sylphides byzantines, des goules tout droit sorties du cerveau d’un médecin fou, des striges cacochymes. Dicotylédone. Plus loin, il était question de limbe foliaire, de feuilles palmiséquées ou falciformes. Cette farandole effroyable se démultipliait à l’infini au contact de mon ignorance : le mot inconnu renvoyait à d’autres mots inconnus, et semblable au jeune Jean-Jacques qui, découvrant la bibliothèque de Mme de Warens et désireux d’y parfaire son éducation, est incapable d’arriver au bout d’aucun livre, car, sans cesse, en cours de route, sa lecture est distraite par le nom d’un auteur inconnu dans l’œuvre duquel aussitôt il se plonge, je devais à nouveau ouvrir le dictionnaire pour me frayer un chemin dans ces ronces hostiles, sans fin je le crains, ou alors jusqu’à atteindre le mot Etre. Et dans l’attente des beautés de la métaphysiques, le spectacle de ces mots-gigognes transformaient le bégonia en la coiffe de Charles Bovary : irreprésentables, incompréhensibles, proprement irréelles ou, pour le dire avec les mots de la linguistique, sans référent, pur signifiant ne signifiant rien d’autre que la claustration de la littérature en elle-même.
Pour ne pas être aspiré dans ce trou sans fin, je me risquais à opposer aux définitions les associations de mon imagination paresseuse. L’élève rêveur que ses songes tenaient éloigné des sermons professoraux formulés en latin ou en grec, incapable de dire si dicotylédone vient plutôt du latin ou du grec, peut affirmer sans crainte qu’un dicotylédone n’est autre qu’un dictionnaire consacré aux milles variétés de la belladone, plante vénéneuse utilisée en médecine, remède dans le mal, horreur domestiquée. Rien à faire, l’horreur est là, qui guette. Se contenter des mots : une feuille pandurifome, qui est en forme de violon ; une feuille lagéniforme, qui a la forme d’une bouteille. Des agapes joyeuses, soudain, se jouaient devant moi, aveugle, pharisien. Des banquets entrecoupés de saynètes musicales aux dimensions d’un pot. Bégonia, bégonia, je ne t’avais toujours pas regardé, et, pour la première fois, il me semblait qu’il était raisonnable de ne jamais le faire.
Pour ne pas être aspiré dans ce trou sans fin, je me risquais à opposer aux définitions les associations de mon imagination paresseuse. L’élève rêveur que ses songes tenaient éloigné des sermons professoraux formulés en latin ou en grec, incapable de dire si dicotylédone vient plutôt du latin ou du grec, peut affirmer sans crainte qu’un dicotylédone n’est autre qu’un dictionnaire consacré aux milles variétés de la belladone, plante vénéneuse utilisée en médecine, remède dans le mal, horreur domestiquée. Rien à faire, l’horreur est là, qui guette. Se contenter des mots : une feuille pandurifome, qui est en forme de violon ; une feuille lagéniforme, qui a la forme d’une bouteille. Des agapes joyeuses, soudain, se jouaient devant moi, aveugle, pharisien. Des banquets entrecoupés de saynètes musicales aux dimensions d’un pot. Bégonia, bégonia, je ne t’avais toujours pas regardé, et, pour la première fois, il me semblait qu’il était raisonnable de ne jamais le faire.
14:15 Publié dans Journal biodégradable | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : Littérature


Commentaires
Merci Thomas pour ce bon moment d'humour.
Ceci dit, je ne voudrais pas que l'on relègue la botanique au rang de science mineure voire inutile, à preuve cette magnifique illustration (un peu longue) trouvée sur Wikipedia:
"Dans ce contexte si un botaniste est en face de deux espèces différente et appartenant à une même famille comme la lentille (lens.sp) et l’haricot (Phaseolus.sp) et observant la morphologie de leurs graines respectives, il constate la présence de deux feuilles supplémentaires dans l’embryon de l’haricot qu’il ne trouvent pas chez la lentille. Pour expliquer cette différence morphologique le botaniste est incapable de le faire.
(...)S'il prend en compte le biotope des deux plantes, la présence des deux feuilles sera plus facile à aborder et le botaniste sera en mesure de produire plusieurs hypothèses qu’il vérifiera plus tard par l’expérimentation. Il ne faut pas oublier dans ce contexte, que plus on est en mesure de produire des hypothèses plus on avancera dans l’explication. La première hypothèse qui vient à l’esprit du botaniste c’est que la plante mère de l’haricot a poussé trop loin la différenciation de la graine en lui fournissant deux feuilles aptes à recevoir d’avantage de lumière et en plus elle lui fournit un hypocotyl spécial qui soulève la graine en dehors du sol, ce qu’on appel une germination épigée.
Ce paragraphe illustre bien les problèmes que rencontrent actuellement les botanistes.
-fin de citation-
PS: Thomas, pouvez-vous m'écrire à l'adresse jointe.
Ecrit par : joël | 14.02.2006
http://fr.wikipedia.org/wiki/Discuter:Graine
Ecrit par : joël | 14.02.2006
"l'haricot" ,c'est vraiment laid et cette pauvre Académie française a renoncé à nous l'imposer. Bien sûr c'est plus drôle à lire, à dire et à entendre que "le haricot", mais je persiste :c'est laid, non, c'est moche.
Ecrit par : horticulteur cuistre | 14.02.2006
Commentaires bloqués sur la première note... Donc je signale ici que la gloire est proche:
http://carnetsdejlk.hautetfort.com/archive/2006/02/15/defi-au-general-stumm.html
Ecrit par : Joël | 16.02.2006
Lâchez-vous les puristes: à tire-laricot...
Ecrit par : JLK | 17.02.2006
Erreur:les puristes c'est l'Académie française, les "sans ouïe" c'est "laricot" et comme toujours ces deux catégories se liguent contre celui qui pense par lui-même,qui reste bêtement contre la règle forcenée mais aussi contre l'impensé et la facilité.
Ecrit par : horticulteur cuistre | 18.02.2006
excellent.
Ecrit par : Babymode | 21.04.2006
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