13.02.2006

Monstrum

Le fleuriste avait ajouté qu’il y avait deux grandes catégories de bégonias, les bégonias à fleurs et les bégonias ornementaux. Cette distinction, précisa-t-il, n’avait rien de scientifique, elle ne correspondait à aucune classification botanique d’autant que les bégonias ornementaux fleurissent : des petites fleurs, assez chiches apparaissaient irrégulièrement. Pour l’amateur peu versé dans les considérations florales, ce critère n’en est pas moins utile. Les uns, pour résumer, font admirer leurs grosses fleurs dénuées de raffinement sur les parkings des supermarchés, les autres leur élégant feuillage dans les salons des clients des supermarchés. Je me contente de faire mes courses à l’épicerie en bas de chez moi, malgré tout, je compris que le mien avait toutes les chances d’appartenir à la seconde catégorie. Rasséréné de le savoir vivant, je négligeai de m’indigner des fausses promesses de ce convive qui promettait Cent Fleurs, je me contentai de barrer son nom. Arrivé chez moi, je me dirigeai vers mon bégonia. J’allais voir, enfin. Rien du tout, constatai-je aussitôt. Je voyais, ça oui, mais quoi ?, sinon un fouillis de feuilles de couleur douteuse !
Pour devancer l’agacement du visiteur qui verrait dans ce suspense émollient, rien d’autre qu’un procédé, voici une excuse à cet aveuglement, excuse qui me ramène des années en arrière, souvenirs scolaires épars. Privés de mots, on est pareillement privés de vision. Cours de philosophie ; thème : "Le langage"; auteur étudié : Georges Mounin. Parmi ses nombreux objets d’intérêt, les Esquimaux, et cette analyse à point nommé : ils utilisent (je devrais employer un imparfait, le réchauffement de la planète rognant le support de ces rêveries) une trentaine de qualificatifs pour décrire les différents états de la neige, là où moi-même j’en distingue à peine deux : quand je pose mon regard sur lui, le blanc manteau n’est ni gaufré, ni marbré, ni pané, il est seulement blanc et plus ou moins friable. Forts de ce pouvoir nominatif, les Esquimaux voient ce qui m’est invisible. Sans être à proprement parler performative, « Que la lumière soit, et la lumière fut », la richesse de leur vocabulaire réfracte le chaos indifférent de la nature pour en faire surgir des formes précises, des détails ignorés. Devant mon bégonia, moi, grand ami des fleurs, des plantes et de la photosynthèse, je manquais de mots. J’étais seulement capable d’affirmer de lui qu’il avait des feuilles.
La monstruosité, d’abord, n’a pas de visage. Paradoxalement. Puisque, justement, le monstre est celui dont le visage, ou toute autre partie du corps, en raison de sa différence, surcroît ou déficit d’organe, attire l’attention. Sans visage. Car si on la juge ainsi, c’est que cet écart éclaire la partialité du regard, dévoile un regard sommé par l’habitude, un regard rendu aveugle par le besoin de conformation. Ce visage absent, on l’appelle peur de l’inconnu, peur de l’autre. Mais voilà que le réel enfin dompté, le caractère monstrueux persiste. C’est que la monstruosité ne mesure pas seulement l’écart avec la norme, elle est également l’exagération sémantique d’un jugement de goût.
D’abord ne pas voir. Ensuite, découvrir que ce qui se dresse devant soi est anormal. Enfin porter un jugement sur ce que l’on voit. Sans monstre, on ne verrait rien. C’est la morale de cette histoire qu’enseigne le latin : monstrum (qui dérive du verbe monere : avertir, éclairer, inspirer) désigne un objet de caractère exceptionnel, un être de caractère surnaturel. Le monstre est certes contre nature, il n’en aide pas moins à voir. Etrange dialectique de l’invisible devenu trop visible.
Le monstre qui sommeille en moi avait enfin l’occasion de s’épancher. Dans mon univers bien réglé, le monstre assoupi alléché par l’odeur d’une présence inconnue... Ah !, bégonia, précieux bégonia, inquiétant bégonia.

Commentaires

Mon nom vous dit quelque chose ? Ne vous souvient-il pas de m'avoir rencontrée chez les Schwob, dans leur appart surchauffé plein de plantes carnivores et de peaux de bêtes ? Je vous avait dit alors que mon rêve était d'écrire un journal qui s'autodétruirait à chaque lunaison. Je vois que mon idée à fait un petit feuillu, mais je ne vous réclame pas de royalties vu que la lune vient d'effacer tout ce qui précède

Ecrit par : Monelle | 14.02.2006

Tu causes bien, catimini, mais regarde un peu mieux dans mon miroir: tu crois vraiment que tu n'as pas de visage ?

Ecrit par : Monelle | 14.02.2006

Après le troisième avertissement, La Parque Monelle (celle qui montre tout) file au parc voir si tu y es

Ecrit par : Monelle | 14.02.2006

Le sommeil de la raison engendre des monstres, cette inquiétante gravure de Goya pourrait illustrer votre texte que je trouve très beau
.Je suppose que les compliments vous importunent, mais je ne sais rien dire d'autre que le fond de ma pensée.

Ecrit par : horticulteur cuistre | 14.02.2006

"Les enfants abritent mes petites lampes avec leurs mains et s’enferment. Ils s’enferment chacun avec sa lampe et un miroir. Et elle suffit pour leur montrer leur image dans le miroir."

Le Marcel de Monelle

Ecrit par : Thomas | 14.02.2006

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