29.01.2006

Le fleuriste

Je n’ignore pas que le mois de janvier n’est guère propice aux expressions printanières, mais le souvenir de l’assurance de mon convive, qui d'abord n'avait pas retenu mon attention, commença peu à peu à m'obséder : le bégonia fleurirait. Je trouvais ma patience admirable, quatre semaines avaient passé, pas de fleur, ni de bouton, pas même de bourgeon. Rien. Mon attente s’était si bien muée en désappointement que je finis par croire qu’il ne fleurirait jamais. J’avais beau essayer de me raisonner, je ne réussissais pas à chasser l’image de la plante décomposée en ses éléments, pourrissant, après une vie sans floraison, enrichissant la terre, ainsi revitalisée et prête à accueillir une nouvelle plante. Aussi me décidai-je à consulter. Il me fallait de toute urgence trouver un fleuriste.
Je me mis en quête de cet homme providentiel dont je ne connaissais encore ni le nom, ni le visage, mais dont, déjà, j’étais persuadé qu’il était le seul à pouvoir calmer l’inquiétude qui se propageait d’autant plus rapidement en moi que rien n’indiquait que la plante vivait toujours. Elle ne grandissait pas, n’était parcourue d’aucun signe de vie, et si ses feuilles ne tombaient pas, c’était bien le seul indice auquel il m’était donné de me raccrocher.
Je pris conscience, en sortant dans la rue, alors que je ne savais pas dans quelle direction me diriger, que, pour la première fois depuis mon emménagement, j’arpentais mon quartier avec en tête une autre destination que l’ épicerie, le café et la boulangerie qui me servaient de bornes et aussi la bouche de métro, qui me happait pour me recracher loin de chez moi, ces quelques trajets ne me laissant pas le temps de froisser de ma présence ce quartier que j’ignorais et qu’en retour les trajet du matin et du soir laissaient intact.
Assez loin de chez moi, dans une rue dont j’ignorais le nom, tout étonné de croiser des visages inconnus, presque étonné que tant d’immeubles se dressassent de par et d’autres de rues aux noms étranges, bordées de magasins familiers, j’aperçus une devanture envahie par des brassées de fleurs déposées dans une espèce d’anarchie versicolore, une palette sur laquelle auraient été déposés sans ordre ni projet les pâtes de couleurs dont le peintre du dimanche espère qu’il naîtra une œuvre d’art.
Rasséréné par ce spectacle, je me dirigeai vers un employé. Après m’être abondamment excusé, je posais ma question. Il ignorait quels espoirs je plaçais en lui. Car si ce bégonia ne devait pas fleurir, si le fleuriste m’apprenait qu’il ne fleurirait ni demain, ni dans six mois, qu’il ne fleurirait jamais, cela signifiait que non seulement, on l’avait brutalement introduit dans mon existence, qu’on avait gravement bouleversé mon existence calme, ordonnée, bien en place, mais surtout qu’on l’avait fait en abusant d’un argument d’autorité fallacieux, ces floraisons chimériques.
Je posai donc la question, avec tout le naturel dont j’étais encore capable, compte tenu de la situation : il m’a été fait cadeau d’un bégonia, formulation contournée à l’image de la situation, et je m’étonne de ne toujours apercevoir aucune fleur. Je vous épargne la description du regard du dit fleuriste, vendeur plutôt que fleuriste, mais malgré tout beaucoup plus connaisseur que moi, enfin, je l’épargne à tout ceux qui s’intéressent au règne végétal, à la chlorophylle, aux engrais, et tout particulièrement aux amateurs de bégonias.
Plutôt que de me répondre ce qu’après tout j’aurais préféré entendre, mon brave monsieur, surtout ne le prenez pas mal (il ne s’exprimait pas exactement de cette manière, mais ça n’a pas grande importance, puisque justement, il n’avait pas tenu ces propos) en hiver, aucune plante ne fleurit, il se contenta de me demander de quel bégonia je parlais. Diable, il existait donc différentes espèces de bégonia. J’étais loin du compte. Il ajouta qu’il existait environ 1500 espèces de bégonias botaniques, sans compter plusieurs milliers d’hybrides. Mon regard, je crois, à cet instant, lui inspira de la crainte. Ayant encore un mince espoir d’obtenir une réponse, j’essayai de me lancer dans sa description, c’est alors que je m’aperçus que je n’avais encore jamais sérieusement contemplé mon bégonia.

Commentaires

J'ai bien ri chez le fleuriste mais en cuistre qui se respecte j'ai tiqué devant un infinitif oublié: "Je pris conscience...alors que je ne savais pas dans quelle direction ME DIRIGER"

Ecrit par : horticulteur cuistre | 30.01.2006

Rien n'échappe à votre oeil aiguisé ! Je me suis permis de corriger cette aberration qui, je l'espère, n'était inspirée que par l'inattention.

Ecrit par : Thomas von Krudig | 30.01.2006

Ah!bon Thomas von Krudig vous êtes Apocryphe ? Qu'est-ce que c'est encore que cet embrouillamini ?Non, ça ne va pas, tout doit être tiré au cordeau, telle fleur a tel nom et pas celui d'une autre,une orchidée n'est pas aussi un poireau et Apocryphe ne peut pas être ce que vous prétendez .C'est le jardin inversé,le miroir traversé...

Ecrit par : horticulteur cuistre | 30.01.2006

Où est donc passé le propriétaire malgré lui du bégonia, à défaut de nous parler de pots de fleur, ne devrait-il pas nous intéresser à ses lectures, nous en montrer quelques lignes agrémentées de ses réflexions? J'attens la suite avec impatience et curiosité.

Ecrit par : horticulteur cuistre | 02.02.2006

Je crois que je disais en gros que si on peut admettre une approximation dans les propos d'un fleuriste vu qu'il ne les a pas réellement tenus, on ne peut pas ignorer à ce point la morphologie d'un bégonia dont on se propose de tenir le journal.

Sur ce j'ajoutais quelques considération botanique pour reconnaître les bégonias (feuille dicotylédones comme tous les angiospermes, vivace, pourvu d'un rhizome épais, forme asymétriques du lime foliaire, voire falciforme) et pour les identifier avec plus de soin (tige dressée, rampante, retombante, grimpante… feuille peltée, plus ou moins nervurée voir palmiséquée ou même dipladénieés ou encore de lagéniforme à pampiniforme.

Si vous aviez eu des fleurs obcordées, la reconnaissance en eut été plus simple. Dommage!

Ecrit par : Joël | 03.02.2006

Sublime ! Je vous préviens que vous allez devoir m'attaquer en justice pour contrefaçon éhontée : je m'en vais employer ces beaux mots que je lis pour la première fois. Autant vous dire que leur sens m’est absolument inconnu !
Mais comment un amateur de fleurs dénué de connaissances en botanique (et de volonté d’y remédier) ne serait-il pas tenté de saupoudrer sa prose de ces mots magiques afin de donner le change ?

Amitiés,

Thomas

Ecrit par : Thomas von Krudig | 03.02.2006

Je ne sais pas trop ce que dirait de ce texte un vrai jardinier. J'avoue avoir un peu rafraichi mes connaissances avec un ou deux coups de Google. Je suis d'ailleurs tombé sur un site que je ne retrouve pas avec pas mal de vocabulaire botanique disposé en jauge comme les poireaux.

Je suis un cinglé des mots. Voir les sites:
http://legardemots.tooblog.fr/
et mon exercice quotidien:
http://jclat.typepad.com/think/

Donc disposez, svp, les mots sont à tous...
Amitiés

Ecrit par : Joël | 03.02.2006

Mauvaise graine et développement durable de la nature humaine : mais où allons-nous ?

Ecrit par : Ds.2 | 05.02.2006

Enfin quelques mots pour tirer de l'oubli le bégonia et lui restituer sa bégonitude transcendantale. Merci à notre adorable prosateur d'en dégager la Poésie Suressentielle. Sur quoi je vais brumiser un peu d'eau plate sur nos gerania vulgatae dans leur serre d'hiver, pasque avec cette froidure ça craint grave

Ecrit par : JLK | 14.02.2006

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