16.01.2006

Dona Bégonia

Ce journal est composé de plus d’ellipses que de scènes (lointain souvenir des bancs de l’université). En témoigne cette frénésie diariste : depuis le premier janvier, je n’ai évoqué qu’à deux reprises mon bégonia. Pendant ces silences, il continue de croître, en tout cas je l’imagine, car nulle poussée du bas vers le haut, bien que mon œil mal exercé ne puisse affirmer si elles ont lieu ou si, à force d’observations, l’esprit égaré imagine des excroissances torsadées agrippées à la cervelle, ne vient témoigner de son activité.
Qu’est-ce qu’un journal aussi épars, aussi erratique, aussi troué ? L’aveu d’une impossibilité ? Non. Pourtant, la justification en serait toute trouvée. Une pièce de théâtre. J’ai beau contempler mon bégonia sans relâche, la mauvaise volonté qu’il met à transformer mon intérieur en forêt équatoriale autorise qu’on l’abandonne – un peu. Va pour une représentation théâtrale. D’autant qu’il s’agissait de la dernière mise en scène de Matthias Langhoff, au théâtre des Amandiers. Je m’assieds, à la main, un programme remis par l’ouvreuse. Comme souvent je suis venu sans m’informer ou presque. Matthias Langhoff. Ce seul nom me suffit, au point que la vieille querelle soulevée par l’importance disproportionnée des metteur en scène contemporains au détriment des dramaturges trouve avec moi un témoin consentant. Mais, enfin, Matthias Langhoff : Richard III, La duchesse de Malfy, Désir sous les ornes, La colonie pénitentiaire, Lenz, Léonce et Léna. Ne plus faire aucun effort. C’est à peine si j’ai retenu le nom de la pièce que je m’apprête à découvrir : Dona Rosita la célibataire ou le langage des fleurs. Et quant à son auteur, Gabriel Lorca, c’est à peine si je savais qu’il avait écrit des pièces de théâtre. La pièce, en un mot : voluptueuse tragédie sur le temps arrêté qui n’en passe pas moins, à laquelle Langhoff ajoute une ultime cruauté sous la forme d’un un rêve de son invention. Et voici l’intrigue qu’en donne l’auteur dans le programme que je feuillète quelques minutes avant le début de la représentation : « J’ai conçu Dona Rosita la célibataire ou le langage des fleurs l’année 1924. Mon ami Moreno-Villa me dit « Je vais te raconter la belle histoire de la vie d’une fleur, la Rose mutable, sortie d’un livre sur les roses du XVIIIe siècle. » Allez. « Il était une fois une rose… » Et lorsqu’il finit le merveilleux conte de la rose, j’avais fait la pièce. »
La belle histoire de la vie d’une fleur. Quoi ! Qu’étais-je en train de lire ? L’histoire de ma vie ! Une rose, certes, mais qu’il s’agît d’une rose, d’un bégonia, d’un géranium, d’un chrysanthème, d’un dahlia n’y changeait rien. C’était bien une fleur – ma fleur ! Passons sur la métaphore apparente, le dépérissement d’une jeune fille espagnole. A peine entamé, mon blog se découvrait mort-né. Je n’ignore pas combien de pièces ont le même canevas, combien de romans sont bâtis sur les mêmes archétypes, combien de poèmes s’emparent des mêmes topos. Mais bien conscient que la seule et relative qualité de mon entreprise florale tenait à sa prétendue originalité, je m’affalai sur mon siège en comprenant que celle-ci s’apprêtait à s’évanouir sous mes yeux. 1936, date à laquelle la pièce est achevée. Je suis né soixante-dix ans trop tard.
Une raison toute trouvée de briser là. Il n’en sera rien. Parole d’horticulteur.

Commentaires

"tout est dit et l'on vient trop tard depuis deux mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent."
....
ce n'est pas en effet une raison pour ne rien dire, surtout quand on le dit si bien.

Au plaisir de voir bientôt ce bégonia fleurir.

Ecrit par : Violaine | 17.01.2006

Le vieil horticulteur est pour une fois totalement admiratif:partir d'un bégonia pour arriver à la rose de Lorca-Langhoff,ça c'est un parcours de jardinier voltairien.D'autres vont de Zadig à Voltaire d'un simple coup d'aile.Ce blog a une puissance d'ébranlement qui balaie tout: au diable l'orthographe!

Ecrit par : horticulteur cuistre | 17.01.2006

Violaine, il y a beacoup plus de temps que cela que les gens pensent. On peut même se demander parfois si, en fait, il n'y a pas deux mille ans que l'humanité a cessé de penser à par Thomas bien entendu qui essaye de tirer le meilleur de son bégonia. C'est une tâche ingrate, je me souviens avoir tenté, il y a quelque années, de sauver un tamaya très joli élevé aux fortifiants dans une de ces nurserie pour plantes qui prétend être la terre des jardins (pourquoi pas le sel de la terre?) alors que ce n'est qu'un terreau pour faire pousser des euros en forçant les plantes. Bref, mon tamaya creva et j'en fut tout marri.

Au fait savez-vous que non seulement nous devons le Bégonia à Michel Bégon mais c'est son petit fils, Michel Barin de La Gallissonière, qui... après avoir été gouverneur du Canada, devint chef d’escadre en Méditerranée et remporta, contre les anglais, la victoire de Port Mahon, capitale de l’île de Minorque, le 20 Mai 1756... le soir de sa victoire, pour le banquet donné au Duc de Richelieu, il inventa une sauce originale qui prit le nom de Mahonnaise…pour célébrer Port Mahon !

Peut-on se passer de mahonaise? Encore moins que de bégonia.

Ecrit par : Joel | 17.01.2006

Il faut absolument distinguer le Bégonia ornemental (une splendeur à fleurs insignifiantes ) du Bégonia très fleuri, très vulgaire, très coloré que l'on offre dans les maternités ou pour la fête des mères.De quel Bégonia parle-t-on sur ce blog?

Ecrit par : horticulteur cuistre | 17.01.2006

" Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent" je corrige, c'était une citation de La Bruyère...

Je reprends et complète la vôtre:"Ce n’est pas parce qu’on N 'a rien a dire que l’on N 'a pas le droit de le faire savoir."...En effet, on a aussi le droit de ne rien savoir.

Comme quoi les plantes ne sont plus ce qu'elles étaient...

Ecrit par : Violaine | 18.01.2006

Vexée?
Il n'y avait pourtant pas de quoi. Je m'étais bien gardé de faire des remarques désagréables sur ce que contenait de judéo-chrétien ce raccourci de la citation de Labruyère.

Quand vous parlez de "la votre", ayez au moins l'obligeance de dire où vous l'avez trouvée, simple politesse pour le lecteur non informé.

Quand on a peu de culture, on fait de basses allusions à l'orthographe, mais sachez que cette absence de N, dans ce qui n'était pas une citation mais un truisme, était tout à fait voulu, je suis bien certain que, conformiste comme vous semblez l'être, ce n'est pas un reproche que vous feriez à l'oeuvre de Céline alors pourquoi me la faire de manière si basse et indirecte.

Dommage, j'aimais bien ce site mais je déteste la polémique idiote et les gens qui me pousse à de telles réactions un peu nulles. Ciao!

Ecrit par : Joël | 18.01.2006

Ne partez pas Joël, c'est l'hotticulteur cuistre qui vous le demande, lui dont on a sifflé le mauvais emplacement de sa ponctuation.Comme vous je trouve ce site intéressant, le reste est anecdotique.Et nous aurons tous les plus beaux bégonias (et cactus) de la planète.

Ecrit par : horticulteur cuistre | 18.01.2006

Tout a été dit cent fois
Et beaucoup mieux que par moi
Aussi quand j'écris des vers
C'est que ça m'amuse
C'est que ça m'amuse
C'est que ça m'amuse et je vous chie au nez.
B.Vian

Ecrit par : Joël | 23.01.2006

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